Un homme peut-il être heureux sur terre ?

mardi 25 août 2015, par theopedie

En bref : On trouve dans le livre de Job (1 4, 1), ces paroles : « L’homme né de la femme vit peu de temps, et sa vie est remplie de misères. » Or le bonheur exclut la misère. Donc, en cette vie, l’homme ne peut être bienheureux.

Une certaine participation au bonheur peut être obtenue sur terre, mais non le bonheur dans sa plénitude. C’est ce qu’on peut établir par une double considération.

Tout d’abord en considérant sur la notion générale de bonheur. Car le bonheur, étant la perfection dans sa plénitude, il exclut tout mal et comble tout désir. Or il n’est pas possible d’écarter tous les maux de la vie présente : cette vie est soumise à beaucoup de maux inévitables, comme l’ignorance (au moins relative) de l’esprit, les pulsions désordonnées du désir et, en ce qui touche le corps, un grand nombre d’afflictions, comme st. Augustin le relève avec tant de soin dans la Cité de Dieu. Pareillement, le désir de la perfection ne peut être rassasié en cette vie ; car il est naturel à l’homme de désirer la permanence de la perfection qu’il possède. Or les perfections de cette vie sont aussi transitoires que la vie elle-même, que nous désirons et que nous voudrions voir durer toujours, car l’homme par nature a horreur de la mort. Il est donc impossible que le vrai bonheur se trouve dans la vie présente.

En second lieu, on arrive à la même conclusion en considérant le contenu de notre bonheur, c’est-à-dire la vision de la nature divine, vision que l’homme ne peut obtenir dans la vie présente, comme on l’a montré dans la première Partie. Il est évident, d’après tout cela, que nul ne peut, dans cette vie, obtenir le bonheur dans sa plénitude.

Objections et solutions :

1. Cela semble possible car le Psaume 119 commence ainsi : « Heureux les hommes intègres dans leurs voies, qui marchent suivant la loi du Seigneur. » Or, c’est en cette vie que cela arrive. Donc on peut être bienheureux en cette vie.

• Certains hommes sont appelés bienheureux en cette vie, ou bien à cause de l’espoir qu’ils ont d’acquérir le bonheur dans la vie future, conformément à cette parole (Rm 8, 24) : « C’est en espérance que nous sommes sauvés » ; ou bien en raison d’une certaine participation au bonheur entier, participation selon laquelle ils jouissent dans une certaine mesure de la perfection souveraine.

2. Une participation partielle à la souveraine perfection n’exclut pas ce qui fait l’essence même du bonheur ; sans cela il serait impossible que l’un possède le bonheur plus qu’un autre. Or les hommes peuvent, dès cette vie, participer du souverain perfection en connaissant et en aimant Dieu, bien que d’une manière partielle. Donc l’homme peut avoir le bonheur en cette vie.

• Le bonheur comporte deux genres d’incomplétudes. D’abord du côté de la source qui stimule le bonheur, lorsque cette source n’est pas vue selon son essence. Et cette incomplétude empêche le bonheur plénier. En second lieu, le bonheur peut être partiel à cause de la manière d’y participer. Sans doute, cette participation est participation à la source même du vrai bonheur, Dieu, tel que cette réalité est en elle-même, mais elle est partielle par comparaison avec la manière dont Dieu jouit de lui-même. Et une telle incomplétude n’empêche pas le bonheur dans sa plénitude, car le bonheur étant un certain genre d’activité, comme on l’a dit, sa vraie nature se prend en fonction de celui qui pose l’acte dans son espèce, et non pas du contenu de cette activité.

3. Ce qui est affirmé par tous ne saurait être entièrement faux, car ce qui est le fait du plus grand nombre semble être naturel, et la nature n’est jamais entièrement défaillante. Or le grand nombre place le bonheur en cette vie, comme on le voit par cette parole du Psaume (144, 15) : « bienheureux le peuple qui possède ces perfections », ceux de la vie présente. Donc on peut être bienheureux en cette vie.

• Si les hommes se persuadent qu’il y a sur terre quelque bonheur, c’est parce qu’ils estiment qu’il s’y trouve quelque ressemblance avec le bonheur véritable, et ainsi leur jugement n’est pas entièrement en défaut.

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