Un chrétien peut-il s’intéresser à une métaphysique naturaliste ?

vendredi 27 juin 2014, par Denis Cerba

En bref : Il est non seulement possible, mais même souhaitable, pour un chrétien d’adhérer à une métaphysique naturaliste telle que celle d’Armstrong : pour autant que la métaphysique a le monde pour objet premier d’étude.

S’intéresser (voire adhérer) à une métaphysique naturaliste (telle que celle d’Armstrong) peut sembler une attitude contradictoire de la part d’un chrétien (ou plus généralement de la part d’un théiste) : en effet, « naturaliste » signifie, entre autres choses, « athéiste » (non croyant) !

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La « philosophie chrétienne » : un cercle carré ?

On s’entendra facilement dire à ce sujet qu’un chrétien ne peut qu’adhérer à une « philosophie chrétienne »...

En fait, une telle position est erronée, et repose sur une méconnaissance à la fois du naturalisme et de la nature de la réflexion philosophique. Nous soutiendrons au contraire qu’il est tout à fait possible — voire préférable — pour un chrétien d’adhérer à une métaphysique naturaliste.

Nous montrerons :

  1. que le théisme et le naturalisme (philosophique) ne sont pas incompatibles,
  2. qu’il est préférable en métaphysique d’adopter une attitude naturaliste.

 La compatibilité du théisme et du naturalisme

Évidemment, le théisme et le naturalisme ne sont pas absolument et définitivement compatibles, puisque l’un affirme l’existence de Dieu et que l’autre la nie... Mais il est un sens important dans lequel naturalisme et théisme demeurent (relativement) compatibles : ils le sont dans l’ordre de la recherche philosophique.

Dans l’ordre de la réflexion philosophique, théisme et naturalisme sont compatibles, pour les deux raisons suivantes :

  1. Comme toute théorie philosophique, le naturalisme ne dispose pas d’un crédit épistémique absolu — rappelons-le : There is no certainty in philosophy. Donc, même pour un naturaliste, la non-existence de Dieu n’est pas certaine : c’est ce qu’admet sans difficulté Armstrong, qui reconnaît même que la non-existence de Dieu est la composante la moins certaine de son naturalisme (la non-existence de Dieu est moins certaine que l’existence du système spatio-temporel, et que la non-existence des entités « abstraites », cf. Quel est le crédit épistémique du naturalisme ?). Donc un théiste peut toujours admettre la non-existence de Dieu à titre d’hypothèse (exactement comme un naturaliste peut admettre l’existence de Dieu à titre d’hypothèse).
  2. L’hypothèse athéiste est d’autant moins gênante pour un théiste qu’elle est en fait relativement accessoire dans une métaphysique naturaliste. Avant d’être « naturaliste », une métaphysique digne de ce nom est catégoriale : elle s’interroge avant tout sur la structure fondamentale du monde (et non sur l’existence de Dieu). C’est exactement la position d’Armstrong : la thèse métaphysique centrale qu’il défend est elle du Factualisme (= « Le monde est composé non de choses, mais de faits »), le Naturalisme et le Physicalisme étant des thèses à la fois plus larges et moins centrales (cf. Quelles sont les grandes lignes de la métaphysique d’Armstrong ?). Factualisme et Naturalisme sont en fait indépendants (le Factualisme étant métaphysiquement plus fondamental) :

It seems clear that one can be a Factualist without being a Naturalist. For instance, a Factualist might accept the existence of a transcendent deity. It is perfectly clear that one can be a Naturalist without being a Factualist. Many philosophers are. (WSA, p. 5)

 L’utilité du naturalisme

On peut aller plus loin, et soutenir qu’il est préférable pour un chrétien d’adopter une métaphysique « naturaliste » au sens armstrongien du terme, c’est-à-dire :

  • une métaphysique foncièrement catégoriale : foncièrement orientée vers la connaissance du monde ;
  • qui laisse néanmoins ouverte l’hypothèse de l’existence de Dieu.

On voit en effet que :

  1. du moment que l’hypothèse de l’existence de Dieu demeure ouverte, nulle contradiction n’existe avec une position théiste ;
  2. le caractère foncièrement catégorial d’une métaphysique est l’une des conditions de son sérieux : il n’est de métaphysique sérieuse que celle qui s’interroge premièrement sur la structure fondamentale des choses, donc du monde, et accessoirement sur l’existence de Dieu. (C’est très exactement le cas, remarquons-le, de la métaphysique d’Aristote — à laquelle pourtant des croyants éminents n’ont pas hésité à adhérer !). La primauté du monde comme objet d’étude de la métaphysique a deux raisons :
    • Le monde (le monde physique, le système spatiotemporel) est ce que nous pouvons naturellement le mieux connaître : chercher la structure fondamentale des choses (métaphysique catégoriale), c’est chercher la structure fondamentale du monde ;
    • même si l’on prolonge éventuellement la métaphysique catégoriale par une théologie naturelle, la valeur de celle-ci dépendra étroitement de la valeur de notre connaissance du monde : si l’on cherche à connaître Dieu à partir du monde (démarche de la théologie naturelle), alors mieux on connaîtra le monde, mieux on connaîtra Dieu !

Or, une théologie chrétienne ne peut se passer de métaphysique (en ses deux composantes de métaphysique catégoriale et de théologie naturelle) : cf. Qu’est-ce que la théologie analytique ?. Il est donc préférable qu’elle utilise la meilleure des métaphysiques : une métaphysique de type naturaliste.

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