Sous quelle modalité les phrases sont-elles les porteurs de vérité fondamentaux ?

samedi 18 avril 2015, par Denis Cerba

En bref : Les porteurs de vérité fondamentaux sont, de façon première, les tokens sémantiques de phrase. En un sens dérivé, les types sémantiques de phrase sont porteurs de vérité de façon seconde (dans la mesure où ils sont dépourvus d’indexicalité), et les types phonologiques de façon tierce (dans la mesure où ils sont dépourvus d’ambiguïté).

Nous avons vu que quand on parle de « phrase », cela peut renvoyer à des genres de choses assez différents : parmi tout ce qui mérite d’être appelé une « phrase », il y a ce qu’on appelle les types phonologiques (ou orthographiques), les types sémantiques, les tokens phonologiques (ou orthographiques), et les tokens sémantiques. (Cf. Qu’est-ce qu’une phrase ?)

D’autre part, nous avons vu les raisons qui poussent à considérer les phrases comme les porteurs de vérité fondamentaux (cf. Les phrases comme porteuses de vérité).

La question se pose donc : en quel sens du terme « phrase » les phrases peuvent-elles être considérées comme les porteurs de vérité fondamentaux ? Autrement dit : ce qui a une valeur de vérité déterminée, est-ce un type phonologique de phrase, un type sémantique de phrase, un token phonologique de phrase, ou un token sémantique de phrase ?

Il semble qu’on puisse dire que ce sont les tokens sémantiques de phrase qui sont porteurs de vérité au sens fondamental du terme — certains types de phrase pouvant cependant être dits porteurs de vérité en un sens dérivé.

Pour expliquer cela, nous procéderons en deux étapes :

  1. Pourquoi les tokens de phrase sont-ils plus fondamentalement porteurs de vérité que les types de phrase ? Et, parmi les tokens de phrase, pourquoi les tokens sémantiques sont-ils plus fondamentalement porteurs de vérité que les tokens phonologiques (ou orthographiques) ?
  2. En quoi certains types (sémantiques, voire phonologiques) de phrase peuvent-ils être dits porteurs de vérité en un sens dérivé ?

 Les tokens sémantiques : porteurs premiers de vérité

Un token de phrase est plus fondamentalement porteur de vérité qu’un type de phrase.

Pourquoi ? Un type de phrase est certes une entité déterminée, qui peut souvent être qualifiée de « vraie » ou de « fausse ». Par exemple, la phrase du type « Les hommes sont mortels » est porteuse d’une valeur de vérité déterminée (en l’occurrence : elle est vraie) : comme type sémantique (c’est-à-dire comme série déterminée de sons dotée d’un sens déterminé), on peut dire qu’elle est vraie en toutes circonstances. Mais c’est loin d’être le cas de tous les types de phrases : il y a deux phénomènes courants et importants qui interdisent en général les types de phrase de prétendre au statut de porteurs de vérité fondamentaux :

  1. Le phénomène banal de l’ambiguïté, qui interdit de façon générale à un simple type phonologique (voire même orthographique, dans certains cas) de phrase de prétendre au statut de porteur fondamental de vérité. Il y a ambiguïté quand un même type phonologique (ou orthographique) de phrase peut avoir deux sens différents : par exemple (en anglais) « A bank is an especially dangerous place to be during a flood », qui est tout à fait vraie si « bank » signifie la « rive d’un fleuve », et tout à fait fausse si « bank » signifie « banque »... Ce phénomène attire avant tout notre attention sur le fait que la vérité (ou fausseté) d’une phrase dépend avant tout de son aspect sémantique (du sens dont elle est dotée). Néanmoins, même un type sémantique de phrase n’est pas toujours doté d’une valeur de vérité déterminée : c’est ce que met en évidence le second phénomène que nous avons à considérer :
  2. Le phénomène tout aussi banal de l’indexicalité. L’« indexicalité » est un terme technique de la philosophie du langage contemporaine : elle renvoie au fait que, dans toute langue, certains termes ont un sens certes déterminé (non ambigu), mais servent néanmoins avant tout à désigner telle ou telle entité précise dans un certain contexte de communication. Par exemple, c’est le cas du pronom personnel « je » (ou « tu », ou « il », etc., ou des adverbes « ici », « là », « hier », « maintenant », etc., ou des démonstratifs « ce », « celui-ci », etc.) : même débarrassé de son éventuelle ambiguïté phonologique (phonologiquement : « je » = « jeu »), « je » reste un indexical, parce qu’il sert à désigner la personne qui est en train de parler (qui est différente dans chaque situation de communication !). Les termes indexicaux, au-delà de leur sens, désignent tel ou tel élément précis du contexte du communication. Le caractère indexical du langage (le fait que, très couramment, quand nous parlons, la signification des phrases que nous employons dépend non seulement de leur sens, mais aussi de leur contexte) interdit de considérer les types (même sémantiques) de phrase comme les porteurs fondamentaux de vérité : la valeur de vérité du type sémantique de phrase « Je suis heureux de vous voir » n’est pas déterminée car elle dépendra largement du contexte de communication (qui est ce « je » ?, est-il sincère ou ironique ?, etc.)...

Nous pouvons donc conclure que les porteurs de vérité fondamentaux sont les phrases qui sont à la fois déterminées sémantiquement (c’est-à-dire : non ambiguës phonologiquement ou orthographiquement), et du point de vue de leur indexicalité : il s’agit des tokens sémantiques de phrase.

Les porteurs fondamentaux de vérité sont donc, de façon première, les tokens sémantiques de phrase.

 Les porteurs dérivés de vérité

Tous les types de phrase ne sont pas concernés par les deux phénomènes d’ambiguïté et d’indexicalité dont nous venons de parler. Dans cette mesure, certains types de phrase peuvent en eux-mêmes être considérés comme porteurs fondamentaux de vérité, mais seulement de façon dérivée par rapport aux tokens sémantiques.

  1. Quand un type de phrase est dépourvu de toute indexicalité, alors tous les tokens correspondants auront la même valeur de vérité. Par exemple, on peut considérer que c’est le cas de la phrase : « Les hommes sont mortels », qui est vraie en chacune de ses instances, tout à fait indépendamment du contexte dans lequel elle est prononcée. Dans ce cas, on peut dire que ce type sémantique de phrase a lui-même une valeur de vérité déterminée, mais seulement de façon seconde par rapport aux différents tokens sémantiques qui relèvent de lui.
  2. Quand, au surplus, toute ambiguïté (phonologique ou orthographique) est absente, on peut aller jusqu’à dire que le type phonologique (ou orthographique) lui-même a une valeur de vérité déterminée, mais en un sens encore plus dérivé (un sens tierce, en quelque sorte). C’est le cas, en français, du type phonologique et orthographique « Les hommes sont mortels ».

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