Souhaite-on seulement un idéal ou aussi les moyens de cet idéal ?

dimanche 13 septembre 2015, par theopedie

En bref : Dans les réalités naturelles, c’est en vertu d’une même faculté qu’un être passe par des étapes intermédiaires pour aboutir à un terme. Or les moyens sont comme des étapes intermédiaires qui permettent de parvenir au terme d’un idéal. Donc si l’on souhaite un idéal, le souhait aura aussi pour objet les moyens de cet idéal.

Il faut distinguer la liberté qui est la faculté psychologique par laquelle nous avons des souhaits, et l’activité même de cette faculté qui sont les souhaits. S’il s’agit de la faculté, la liberté incline à la fois à un idéal et à ses moyens, car une faculté s’étend à tous les réalités où se rencontre de quelque manière la logique de son objectif ; c’est ainsi que la vue s’étend à tout ce qui participe de la couleur. Or la logique de la perfection, qui est l’objectif de la faculté libre, ne se trouve pas seulement dans l’idéal, mais aussi dans les moyens.

Si au contraire nous parlons de l’activité de la liberté, c’est-à-dire de ses souhaits, alors la liberté, à strictement parler, ne concerne que l’idéal, et il n’y a pas de souhaits portant sur les moyens. Tout nom signifiant l’activité d’une faculté signifie l’activité simple de cette faculté ; ainsi la compréhension désigne l’activité simple de l’intelligence, et une telle activité ne se rapporte qu’à l’objectif propre cette faculté. Or ce qui est parfait et souhaité pour soi-même, c’est un idéal, lequel est l’objectif propre de la liberté. Les moyens, au contraire, ne sont pas souhaités pour eux-mêmes mais pour la relation qu’ils entretiennent avec un idéal. De ce fait, la liberté ne se porte vers eux qu’en raison de son inclination vers l’idéal qui leur correspond, et ainsi ce qu’elle souhaite à travers eux, c’est l’idéal. C’est de la même manière que l’on parle au sens propre de compréhension que par rapport à ce qui est compris en soi, c’est-à-dire les principes ; une telle dénomination ne peut s’appliquer à ce qui est compris par les principes que dans la mesure où on y discerne le rôle qu’y jouent les principes eux-mêmes, car, dit Aristote, « l’idéal, dans le domaine des réalités auxquelles on aspire, joue le même rôle que les principes par rapport aux réalités intelligibles ».

Objections et solutions :

1. Aristote dit que « le souhait porte sur l’idéal, tandis que le choix concerne les moyens ».

• Aristote parle ici de la liberté au sens où ce mot désigne l’activité simple de la liberté, et non la faculté elle-même.

2. Nous lisons également dans son Éthique : « A des réalités de genre différent correspondent des facultés psychiques différentes. » Or, idéal et moyen n’appartiennent pas au même genre de perfection, car l’idéal, qui est du domaine de ce qui est moral ou délectable, est dans le genre de la qualité, action ou réaction ; tandis que l’« utile, qui est celui des moyens, appartient à la catégorie relation ». Donc, si la liberté a l’idéal pour objectif, elle n’aura pas pour objectif les moyens.

• A des réalités de genres différents, mais égales, sont ordonnées des facultés différentes ; ainsi le son et la couleur sont des genres de qualités différentes, auxquels sont ordonnées l’ouïe et la vue. Mais la perfection et l’utile ne sont pas à égalité, mais l’un est un absolu et l’autre en est relatif. Or, de telles réalités se rapportent toujours à la même faculté ; c’est ainsi que la vue perçoit et la couleur, et la lumière qui fait voir la couleur.

3. Les prédispositions sont proportionnées aux facultés, qu’elles épanouissent. Or nous constatons que, dans les arts techniques, les prédispositions qui se rapportent au but et celles qui concernent les moyens ne sont pas les mêmes. C’est ainsi que par exemple l’utilisation d’un navire, qui est le but, relève de l’art du pilotage, tandis que sa construction qui est de l’ordre des moyens, relève de l’art de la construction navale. Par conséquent la liberté, qui a pour objectif l’idéal, n’aura pas pour objectif les moyens.

• Ce qui est principe de différenciation pour une prédisposition ne l’est pas nécessairement pour la faculté, car les prédispositions sont des déterminations des facultés envers certaines activités spéciales. Cependant chacun des arts techniques s’occupe également de l’idéal et des moyens. Ainsi l’art du pilotage considère l’idéal comme ce qu’il réalise lui-même (la bonne navigation), et les moyens comme ce qu’il commande ; à l’inverse la construction navale prend les moyens comme objet de son activité, et l’idéal comme le terme auquel elle ordonne ce qu’elle réalise. En outre, en chaque art, il y a un idéal propre et des moyens qui conviennent proprement à cet art.

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