Si le bonheur est une activité psychique, est-il une activité de l’esprit ou de la liberté ?

lundi 10 août 2015, par theopedie

En bref : Notre Roi dit (Jn 17, 3) « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu. » Or la vie éternelle est notre idéal suprême, nous l’avons dit. Donc le bonheur de l’homme consiste dans la connaissance de Dieu, et cette connaissance est une activité de l’esprit.

Nous l’avons dit plus haut, deux choses sont requises au bonheur : l’une qui est le bonheur, dans son essence, à savoir le déploiement du bonheur, l’autre qui est en quelque sorte sa marque caractéristique, à savoir le plaisir qui accompagne cette possession. Je dis donc que, en ce qui concerne l’essence même du bonheur, il est impossible qu’il consiste en un activité de la liberté. On voit en effet, d’après ce qui précède, que le bonheur est la réalisation de notre idéal suprême. Or la réalisation d’un idéal n’est pas une activité de la liberté. Car la liberté se porte vers un idéal, soit en y aspirant lorsqu’il faut fait défaut, soit en y trouvant son équilibre lorsqu’il est présent. Or, on voit qu’aspirer à un idéal, ce n’est pas la même chose que réaliser cet idéal : c’est un élan vers cet idéal. Quant au plaisir, il réside dans le contentement de notre liberté lorsque son idéal est présent, mais on ne peut dire, réciproquement, que quelque chose soit présent du fait que la liberté y trouve son plaisir. Il faut donc qu’il y ait autre chose, en dehors de l’activité de notre liberté, et qui présente cet idéal à notre liberté.

Ceci est plus évident quand on considère des idéaux matériels. Si l’on pouvait acquérir de l’argent par un acte de notre liberté, l’homme cupide serait en possession de cet argent dès qu’il le souhaiterait. Mais à l’origine, il n’avait pas d’argent ; il l’acquiert en mettant la main dessus ou d’une autre manière, et alors il se délecte de l’argent qu’il possède. Il en va ainsi pour un idéal spirituel. A l’origine, nous souhaitons parvenir à cet idéal et nous y parvenons de fait lorsqu’elle devient présente en nous par une activité de notre esprit et alors notre liberté se complaît dans l’équilibre qu’elle trouve en cet idéal maintenant possédé.

Ainsi donc, la nature du bonheur consiste en une activité de l’esprit, mais la jouissance qui accompagne ce bonheur réside dans notre liberté ; ce qui fait dire à st. Augustin : « Le bonheur est la joie de la vérité ». Parce que l’allégresse est la consommation du bonheur.

Objections et solutions :

1. St. Augustin écrit : « La bonheur de l’homme consiste dans la paix », selon ces mots du Psaume (147, 14) : « Il a fait de tes frontières un séjour de paix. » Or la paix réside dans l’exercice de la liberté.

• La paix correspond à l’idéal suprême de l’homme ; mais elle n’en est pas l’essence ; elle n’est à son égard qu’un préalable et un corolaire. Préalable, car elle vient de ce que tout élément perturbateur et tout obstacle sont écartés de l’idéal suprême. Corolaire, parce que désormais l’homme en possession de son idéal suprême demeure apaisé, son désir ayant trouvé son équilibre.

2. Le bonheur est la perfection suprême. Or, la perfection est le stimulus de la liberté.

• Le stimulus à l’origine de la liberté n’est la même chose que son activité, de même que le stimulus visuel à l’origine de notre vision n’est pas la même chose que la vision. Ainsi, du fait le bonheur est le stimulus de la liberté, il n’en résulte pas qu’elle soit la même chose que l’exercice même de la liberté.

3. L’idéal suprême correspond à la cause suprême, de même que la victoire, idéal suprême de toute armée est aussi l’idéal du chef qui fait s’élancer l’armée toute entière. Or, la cause suprême de toute activité humaine est la liberté, car c’est elle qui met en branle nos autres capacités psychiques, comme on le dira par la suite. Donc le bonheur réside dans l’usage de la liberté.

• Si l’idéal est appréhendé d’abord par l’intelligence, l’élan vers cet idéal s’origine dans la liberté. Et c’est encore elle qui produit l’effet suprême qui accompagne la réalisation de cet idéal, à savoir le plaisir ou la jouissance.

4. Si le bonheur est une activité, cette activité doit être l’activité humaine la plus noble. Or, l’adoration de Dieu, qui est une activité de notre liberté, est plus noble que la connaissance de Dieu, qui est une activité de l’esprit, comme le montre saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens (chap. 13).

• L’amour est plus fort que la connaissance quand il s’agit d’impulser un élan. Mais la connaissance précède l’amour quant à la réalisation de l’idéal ; car ainsi que l’observe st. Augustin, on n’aime que ce qui est déjà connu. Pour cette raison, nous atteignons d’abord notre idéal spirituel par une activité intellectuelle, de même que nous atteignons d’abord par les sens un idéal matériel.

5. St. Augustin écrit : « Celui-là est bienheureux qui a tout ce qu’il souhaite, et ne souhaite rien de mal. » Et peu après : « Celui-là est proche du bonheur qui souhaite de bien tout ce qu’il souhaite ; car ce sont les perfections qui rendent heureux, et un tel homme a déjà une part à ces perfections, à savoir, sa propre liberté d’excellence. » Donc le bonheur consiste en une activité de la liberté.

• Celui qui a tout ce qu’il souhaite est bienheureux du fait même qu’il a ce qu’il souhaite ; mais s’il l’a, c’est par autre chose que l’exercice de sa liberté. Quant à n’avoir aucun souhait mauvais, c’est là une condition nécessaire pour nous prédisposer au bonheur. Enfin la liberté de perfection est placée par st. Augustin au rang de toutes ces perfections qui nous rendent heureux, en ce sens qu’elle est une sorte d’inclination vers ces perfections. C’est ainsi que l’élan est classé selon son idéal, et l’altération selon l’état qu’elle produit.

P.-S.

Cet article est basé sur un article de la somme de théologie, Ia IIae. Il ne prétend pas en être une traduction littérale, mais une lecture personnelle. Pour une traduction littérale, voir ici, pour une explication des choix de lecture, voir ici.

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