Si le bonheur est un événement, est-il une activité humaine ?

samedi 8 août 2015, par theopedie

En bref : Oui car Aristote affirme que « la béatitude est une activité émanant de la plénitude morale.

Puisque le bonheur de l’homme est un événement psychique, il faut nécessairement dire que le bonheur est une activité. Le bonheur est en effet la plénitude suprême de l’homme. Or une réalité est en plénitude dans la mesure où elle est en acte ; car une capacité psychologique qui n’est pas encore en acte n’a qu’une existence partielle et inachevée. Il faut donc que le bonheur de l’homme consiste dans une activité en plénitude. Or il est manifeste que l’activité est l’acte suprême d’un être qui agit. Ce qui explique pourquoi Aristote appelle l’activité un acte second. En effet, un objet structuré peut n’avoir qu’une activité potentielle, à la manière dont un érudit possède le savoir en puissance. De là vient qu’en parlant de toute chose, Aristote dit que « chacune existe en vue de son activité propre ». Il est donc nécessaire que le bonheur de l’homme soit une activité humaine.

Objections et solutions :

1. L’Apôtre dit (Rm 6, 22) : « Vous avez pour fruit la sainteté, et pour idéal la vie éternelle. » Or la vie n’est pas une activité, mais, pour les vivants, le fait d’exister.

• Le mot vie a deux sens. On dit la vie, pour désigner l’existence même d’un être vivant, et dans ce sens le bonheur n’est pas la vie, puisqu’il a été démontrée que le simple fait d’exister pour un homme ne saurait suffire à son bonheur. Chez Dieu seul le bonheur est identique à l’existence. Mais dans un autre sens, le mot vie désigne l’activité par laquelle le psychisme, principe de vie existant dans l’être vivant, passe à l’acte. C’est dans ce sens que nous parlons de vie active, de vie contemplative, de vie de jouissance. C’est ainsi que l’idéal suprême est appelé vie éternelle. On le voit à ces paroles du Christ en st. Jean (17, 3) : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu. »

2. Boèce appelle bonheur « un état de plénitude qui intègre toutes les perfections » (III de Consol.) ; or un état ne désigne pas une activité.

• Boèce, dans la définition qu’on rappelle, a considéré le bonheur en général. Au sens large, le bonheur désigne une perfection générale de plénitude, et c’est ce que Boèce a exprimé en disant que le bonheur est « un état de plénitude qui réunit toutes les perfections », ce qui ne veut rien d’autre que ceci : l’homme heureux est dans un état de perfection plénière. Mais Aristote a exprimé ce qui fait l’essence du bonheur, en montrant ce par quoi l’homme parvient à cet état, à savoir par une certaine activité. Aussi montre-t-il lui-même que « le bonheur est la perfection en plénitude » in I Ethic..

3. Le bonheur étant la plénitude suprême de l’homme, il faut qu’il soit une réalité psychique dans l’homme heureux. Or une activité ne signifie pas un état du sujet qui opère, mais plutôt quelque chose qui en émane.

• Il faut se rappeler qu’il y a, selon Aristote deux sortes d’activités (in IX Metaphys.). L’une s’extériorise de l’agent dans une réalité extrinsèque, comme brûler ou couper. Et le bonheur ne peut être une activité de ce genre, car une telle activité n’est pas l’acte et la plénitude de l’agent, mais plutôt la plénitude de la réalité extrinsèque (cf. ibidem). Mais il est une activité intrinsèque à l’agent lui-même, comme sentir, comprendre ou vouloir. C’est dans une telle activité que réside la plénitude et l’acte de l’agent, et le bonheur peut donc être une activité de cette sorte.

4. Le bonheur est en permanence dans le bienheureux, tandis que l’activité est passagère.

• Le bonheur implique une plénitude suprême, et, en fonction des degrés divers auxquels peuvent parvenir les êtres capables de bonheur, le bonheur aussi présente divers degrés. En Dieu se trouve la nature même du bonheur, car son être, c’est la même chose que son activité, activité par laquelle il jouit de lui-même et non d’un autre. Chez les anges, le bonheur est une plénitude suprême réalisée par une activité qui les unit à la perfection transcendante ; et en eux cette activité est unique et perpétuelle. Chez les hommes, sur terre, la plénitude suprême est acquise par une activité qui unit l’homme à Dieu ; mais cette activité ne peut être ni continue, ni par conséquent unique, car l’activité se multiplie au gré des interruptions. Pour ce motif, sur terre, le bonheur en plénitude ne saurait être possédé par l’homme. Aussi Aristote, plaçant le bonheur de l’homme en cette vie, le dit-il inachevé, concluant après de longs développements : « Nous les disons bienheureux, pour autant que peuvent l’être des hommes. » Mais Dieu nous promet le bonheur dans sa plénitude, quand nous serons, selon l’évangile (Mt 22, 30) « comme des anges dans le ciel ».

• Donc, si l’on parle du bonheur dans sa plénitude, l’objection n’est pas valide ; car dans cet état bienheureux, l’esprit de l’homme sera uni à Dieu par une activité unique, continue et perpétuelle. En ce qui concerne la vie présente, nous sommes éloignés de la plénitude du bonheur pour autant que nous sommes loin de l’unité et de la continuité d’une telle activité. Toutefois, il nous reste quand même une certaine participation au bonheur lui-même, et ceci d’autant plus que notre activité sera continue et unifiée. C’est pourquoi la vie active, qui comporte de nombreuses occupations, est moins apparentée au bonheur que la vie contemplative, tournée vers un seul objet, qui est la contemplation de la vérité. Et même si parfois l’homme n’exerce pas en acte l’activité qui le rend parfaitement heureux, il reste à même de l’accomplir ; et comme il ordonne à son bonheur cela même qui l’interrompt, comme le sommeil ou une quelconque occupation de la nature, l’activité semble être continuelle.

5. Il n’y a pour un homme qu’un seul bonheur, mais ses activités sont multiples.

• cf. supra

6. Le bonheur est inhérent au sujet heureux sans interruption. Mais l’activité humaine est fréquemment interrompue, que ce soit par le sommeil, par une occupation différente ou par le repos. Le bonheur n’est donc pas une activité.

• cf. supra

P.-S.

Cet article est basé sur un article de la somme de théologie, Ia IIae. Il ne prétend pas en être une traduction littérale, mais une lecture personnelle. Pour une traduction littérale, voir ici, pour une explication des choix de lecture, voir ici.

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