Saisir le mystère de l’univers est-il une condition du bonheur ?

lundi 17 août 2015, par theopedie

En bref : st. Paul écrit (1 Co 9, 24) : « Courez de façon à remporter le prix » (au sens de saisir). Mais la course spirituelle a pour terme le bonheur, ce qui fait dire encore à l’Apôtre (2 Tm 4, 7) : « J’ai combattu le bon combat, j’ai terminé ma course, j’ai conservé la foi ; il ne me reste plus qu’à recevoir (au sens de saisir) la couronne de justice. » Donc la saisie du mystère de l’univers est une condition du bonheur.

Puisque le bonheur consiste dans la possession de l’idéal suprême, les conditions du bonheur humain doivent être envisagées selon le rapport de l’homme avec cet idéal. Or l’homme est orienté à son idéal spirituel, à savoir le mystère de l’univers, c’est-à-dire Dieu, à la fois par son esprit et par sa liberté. (1) Il y est orienté par l’esprit, car il préexiste dans son esprit une connaissance confuse et partielle de ce mystère. (2) Il y est orienté par sa liberté, (2.1) en premier lieu par l’amour qui pousse cette liberté à se porter vers cette chose (l’amour est en effet le premier moteur de notre liberté) ; en deuxième lieu (2.2) par la relation réelle (externe) que cette amour fait exister entre l’être aimant et l’être aimé. Et cette relation peut avoir l’une de ces trois qualités. (2.2.1) Parfois l’être aimé est présent à l’être aimant ; dès lors il n’y a pas de recherche. (2.2.2) Parfois il n’est pas présent, mais on ne peut l’obtenir ; dans ce cas encore il n’y a pas de recherche. (2.2.3) Parfois enfin il est possible de l’acquérir, mais il est au-dessus de notre pouvoir immédiat, si bien qu’il ne peut être atteint aussitôt. On parle alors d’espérance, et seule cette relation d’espérance entre l’être aimant et l’être aimé provoque la recherche d’un idéal.

Or, chacune de ses trois orientations trouvent leur aboutissement dans le bonheur. La connaissance pleine et entière du mystère est l’aboutissement de sa connaissance partielle ; la présence de ce mystère est l’aboutissement de son espérance ; et la jouissance qui en résulte est l’aboutissement de notre amour pour ce mystère, ainsi que nous l’avons expliqué. C’est pourquoi le bonheur exige ces trois conditions : la vision, qui est une connaissance intégrale de notre idéal intellectuel ; la saisie de ce mystère, qui vient de la présence de cet idéal en nous, et la jouissance, qui vient de l’équilibre que trouve l’être aimant dans la possession de l’être aimé.

Objections et solutions :

1. St. Augustin écrit : « Atteindre Dieu par l’esprit est un grand bonheur ; quant au saisir entièrement, c’est impossible. »

• Le terme de « saisie » peut être entendu de deux manières. Il peut signifier que ce qui est saisi est entièrement compris dans les limites de celui qui le saisit, et en ce cas ce qui est saisi par un être fini est fini, de telle sorte que le mystère de l’univers - Dieu - ne peut être ni saisi ni compris par l’esprit d’aucune créature. En second lieu, saisir peut signifier simplement tenir fermement l’objet possédé. Ainsi un homme qui en poursuit un autre le saisit quand il le tient avec fermeté, et c’est ce genre de saisie qui est une condition du bonheur.

2. Le bonheur est la plénitude de l’homme quant à son esprit, lequel qui ne se compose que de l’esprit et de la liberté, comme on l’a dit dans la première Partie. Or l’esprit atteint sa plénitude par la contemplation de Dieu, et la liberté par la jouissance qu’elle y trouve. Il est donc inutile de requérir la saisie de Dieu comme une troisième condition.

• De même que l’espérance et l’amour relèvent de la liberté, parce que un même homme aime quelque chose ou y aspire lorsqu’il ne le possède pas ; de la même manière la saisie et la jouissance relèvent de notre liberté, parce qu’il appartient au même sujet de posséder quelque chose et d’y trouver son équilibre.

3. Le bonheur consiste dans une activité psychique. Or les activités psychiques se caractérisent par leurs stimuli. Comme d’autre part il n’y a que deux stimuli qui soient universels, le vrai et le plein et entier, le vrai correspond à la vision et la perfection à la jouissance. La saisie n’est donc pas requise comme troisième activité.

• La saisie n’est pas quelque chose en plus de la contemplation, mais une certaine relation à l’idéal que notre contemplation nous fait posséder. C’est pourquoi c’est la vision même, ou la chose vue en tant qu’elle est maintenant présente, qui est l’objet de la saisie.

P.-S.

Cet article est basé sur un article de la somme de théologie, Ia IIae. Il ne prétend pas en être une traduction littérale, mais une lecture personnelle. Pour une traduction littérale, voir ici, pour une explication des choix de lecture, voir ici.

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