Quels sont les porteurs de vérité fondamentaux (primary truthbearers) ?

samedi 21 février 2015, par Denis Cerba

En bref : Les qualificatifs « vrai » et « faux » s’appliquant (plus ou moins) à des types très différents de réalités, la question se pose de savoir quels sont les porteurs de vérité fondamentaux. La philosophie contemporaine répond en disant que ce ne sont ni les actes mentaux, ni les choses en général, mais soit les phrases, soit les propositions.

Quand on s’interroge, en philosophie contemporaine, sur la nature de la vérité, une question préalable que l’on se pose est la suivante : quels sont les types de choses qui sont proprement « porteuses de vérité » (truthbearers)  ? N’importe quoi peut-il être qualifié de « vrai » (ou de « faux ») — ou bien au contraire n’est-ce le cas que de certaines choses (= certains types de choses), et si oui, lesquelles ? C’est une façon de s’interroger sur la localisation de la vérité («  est la vérité ? »), avant de rechercher sa nature (« Qu’est-ce que la vérité ? »).

Cette question se pose, parce que l’on qualifie spontanément de « vrai » (ou de « faux ») une quantité de choses de types très différents : « Ce que tu dis est vrai », « C’est un faux-ami », « Elle porte des faux-cils », « C’est un vrai matheux », « Ses allégations se sont avérées fausses », etc.

 Les trois niveaux de vérité

L’analyse de cette situation permet de dire que « vrai » et « faux » se disent en trois sens différents :

  1. Un sens propre et fondamental (ou : premier) : en ce sens, les porteurs de vérité fondamentaux sont, soit les phrases (sentences), soit les propositions.
  2. Un sens dérivé : en ce sens, les porteurs de vérité dérivés sont les actes mentaux (plus exactement : certains actes mentaux).
  3. Un sens impropre : en ce sens, les choses peuvent être dites (improprement) « vraies » ou « fausses ».

Pourquoi les actes mentaux ne sont-ils « vrais » (ou « faux ») qu’en un sens dérivé, et les choses en un sens impropre ?

 La vérité dérivée des actes mentaux

Un acte mental est un acte typique d’un être doté d’un esprit (cf. Qu’est-ce que la philosophie de l’esprit ?), tel que : sentir, percevoir, regarder, penser, conjecturer, imaginer, désirer, vouloir, avoir mal, etc.

Certains de ces actes peuvent être qualifiés de « vrais » ou de « faux » : par exemple, quand je pense, ou que je conjecture, ou que je déclare, etc., que Martin est dans sa chambre, ma pensée, ma conjecture, ma déclaration, etc., peuvent être vraies ou fausses. En revanche, quand je regarde Martin, ou que j’ai mal aux dents, ou que j’ai envie d’un gâteau, mon regard, mon mal de dents, mon envie ne sont ni « vrais » ni « faux » de cette façon : ils ont lieu, tout simplement.

Les actes mentaux tels penser, conjecturer, asserter, déclarer, etc., sont donc des porteurs de vérité — mais seulement dérivés. En effet, ce ne sont pas eux-mêmes directement qui sont porteurs de vérité, mais bien plutôt leur contenu. Quand je pense que Martin est dans sa chambre, il y a d’une part mon acte de penser, et d’autre part son contenu (ce que je crois) : « que Martin est dans sa chambre » : or, ce qui est vrai ou faux en priorité, c’est le contenu de l’acte de penser, mais non l’acte de penser lui-même, qui ne peut être dit « vrai » ou « faux » que d’une façon dérivée. On exprime généralement cela en philosophie contemporaine en disant que certains actes mentaux sont des attitudes propositionnelles (= des attitudes mentales dont l’objet, ou le contenu, est une proposition), et que dans une attitude propositionnelle, ce qui est fondamentalement porteur de vérité, ce n’est pas l’attitude propositionnelle, mais la proposition.

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Qui a assassiné le Dr. Lenoir : Mme Pervenche, ou le colonel Moutarde ?

On peut montrer qu’une vérité n’est pas nécessairement une croyance (ou tout autre acte mental), par l’argument suivant (entre autres). Il est possible de croire une disjonction sans pour autant croire aucun de ses deux composants : je peux penser que l’assassin du docteur Lenoir est soit le colonel Moutarde, soit Mme Pervenche, sans pour autant penser soit que le colonel Moutarde est l’assassin, soit que Mme Pervenche est l’assassin. Or, il en va tout autrement de la vérité d’une disjonction : une disjonction n’est vraie que si l’un (au moins) des deux disjoints est vrai. Donc, pour qu’il soit possible de croire une disjonction sans croire aucun de ses disjoints (ce qui est possible), il est nécessaire qu’il y ait certaines vérités qui ne soient pas des croyances : dans le cas présent, il est nécessaire, soit que le colonel Moutarde est l’assassin soit une vérité et ne soit pas une croyance, soit que Mme Pervenche est l’assassin soit une vérité et ne soit pas une croyance. Il est donc nécessaire que certaines vérités ne soient pas des croyances : donc, il est possible qu’une vérité ne soit pas une croyance. Donc les croyances (ou tout autre acte mental) ne sont pas les porteurs de vérités premiers et fondamentaux.

 La vérité impropre des choses

N’importe quelle chose peut être dite « vraie » ou « fausse », mais en un sens encore plus éloigné du terme que ce n’est le cas d’un acte mental. On parle par exemple de « vrais » ou de « faux » amis, de « fausses dents », etc. Employés ainsi, « vrai » et « faux » ont en fait un tout autre sens que quand ils s’appliquent à une proposition (ou même à un acte mental) : « vrai » signfie alors « véritable » (genuine, en anglais), et « faux » le contraire de « véritable » (fake, en anglais).

On peut voir que « vrai » (au sens propre) et « véritable » ne signifient nullement la même chose par la réflexion suivante : une proposition fausse (par ex. : « Les baleines sont des poissons ») demeure une proposition (une véritable proposition !), alors qu’un « faux » ami n’est pas un ami du tout... L’authenticité d’une chose et la vérité d’une parole ou d’une proposition sont deux choses radicalement différentes !

 Les porteurs de vérité propres et fondamentaux

La métaphysique contemporaine reconnaît deux candidats sérieux au rôle de porteurs de vérité fondamentaux :

  1. les phrases (sentences) ;
  2. les propositions.

Nous explorons dans les articles suivants, à la fois ce qui distingue une « phrase » d’une « proposition », et en quoi chacune peut être considérée comme fondamentalement porteuse de vérité :

  1. Les phrases comme les porteurs premiers de vérité.
    1. Qu’est-ce qu’une phrase ?
    2. Sous quelle modalité les phrases sont-elles les porteurs premiers de vérité ?
  2. Les propositions comme les porteurs premiers de vérité.

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