Quelles sont les grandes caractéristiques de l’esprit ?

jeudi 8 mai 2014, par Denis Cerba

En bref : Un être « doté d’un esprit » se distingue d’une chose « dépourvue d’esprit » par son type d’activité. Du point de vue de son activité, un être « doté d’un esprit » présente 4 grandes caractéristiques : il « pense », il « agit », il « ressent », il a un « caractère ».

Keith Campbell (1938-) est un philosophe australien, professeur émérite de l’Université de Sydney.

Son petit livre, Body and Mind (originellement écrit en 1970 et réédité en 1984), est encore aujourd’hui l’une des meilleures introductions à la philosophie de l’esprit contemporaine.

Nous donnons ici une traduction française d’un passage du premier chapitre de ce livre, qui explique de façon simple et pertinente ce à quoi la « philosophie de l’esprit » s’intéresse et le genre de questions fondamentales qu’elle se pose :

L’« esprit » est ce qui différencie l’homme d’autres objets, moins intéressants, qu’on rencontre dans le monde — les plantes, les rochers, les amas de gaz, par exemple. Ces autres choses n’ont pas d’« esprit ». Les hommes sont différents ; le terme « esprit » nomme cette différence. Mais il faut être plus précis que cela. Car il y a beaucoup de choses qui distinguent un homme d’un rocher, d’un arbre, d’une poupée de cire ou d’un cadavre. Et la plupart de ces différences concernent les os, le sang, la digestion, la température, la constitution de la peau, etc., choses qui n’ont rien de particulier à voir avec l’« esprit ». Pour bien distinguer ces différences qui, en l’homme, sont de nature spécifiquement « mentale », il faut concentrer notre attention sur les différences d’activité, et non d’anatomie, qui séparent l’homme des êtres dénués d’esprit. Les hommes font une quantité de choses : ils sautent, ils rient, ils tombent, ils digèrent, ils pensent, ils construisent, ils entrent en collision… Parmi toutes les activités de cette très courte liste, un rocher ne peut que « tomber » ou « entrer en collision ». Les arbres et les cadavres sont pareillement limités dans l’étendue de leurs activités. C’est parce que les hommes font beaucoup de choses que les rochers, les arbres et les cadavres ne font pas, que nous disons qu’ils ont un « esprit ». Donc, de façon plus explicite : parler de l’« esprit », c’est parler des différentes activités qui distinguent un homme d’un rocher, d’un arbre, d’une poupée ou d’un cadavre.
Et de fait, la notion d’activité semble si essentielle à l’idée que nous nous faisons de l’esprit, qu’on sera tenté de dire que seuls les êtres dotés d’un esprit peuvent « faire » quelque chose. Aux rochers (et peut-être même aux arbres), il « arrive » seulement des choses. Si l’on se conforme à cette façon de s’exprimer, on dira que les choses dénuées d’esprit n’agissent pas, qu’elles n’ont aucune activité. Mais que l’on choisisse ou non de considérer le fait d’entrer en collision, de grandir ou de mourir comme des « activités », il reste que c’est par l’étendue de leurs activités que les êtres pourvus d’esprit se distinguent de ceux qui en sont dépourvus.
Sans présumer des réponses aux questions qui nous occupent, on peut néanmoins aller un peu plus loin et commencer une sorte d’inventaire de l’esprit : une description systématique des différents éléments qui relèvent du monde « mental ». Un inventaire de ce qui, chez un adulte normal, relève du mental, inclurait : la sensation, la perception, la pensée, la mémoire et la croyance ; l’intention, la décision, le propos, l’action, le besoin ; la peine et le plaisir, l’émotion, l’humeur ; le tempérament ou les qualités du caractère (la personnalité), telles la générosité, le courage ou l’ambition.
On peut résumer cet inventaire en disant que relèvent de l’esprit quatre catégories de phénomènes qui se chevauchent entre eux : ce qui relève de la pensée, ce qui relève de l’agir, ce qui relève du ressentir et ce qui relève du caractère. Et on peut utiliser cette classification sommaire pour exprimer de façon un peu plus précise en quoi consiste le problème esprit/corps (« the mind/body problem ») : le problème esprit/corps est le problème de savoir quelles relations existent entre, d’une part, le cerveau et le « sac d’os » (« bag of bones ») qu’est notre corps, et, d’autre part, tout ce que nous faisons en tant qu’êtres pensants, agissants, ressentants et dotés d’un caractère (c’est-à-dire ce qui nous caractérise comme êtres « dotés d’un esprit »). Comme nous l’avons fait remarquer plus haut, pour résoudre ce problème, il faut en même temps se risquer à produire des théories plus précises de ce que sont l’esprit et le corps : car jusqu’à maintenant, ils n’ont été tout au plus que pointés comme objets légitimes d’une investigation plus poussée. [1]

Notes

[1Keith Campbell, Body and Mind, University of Notre Dame Press, 19842, Chapter 1, (i) What the Problem Is (p. 2-4) [traduction : D. Cerba].

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