5. Quelle fut l’évolution de la philosophie de l’esprit à partir de Descartes ?

samedi 27 février 2016, par Denis Cerba

En bref : La philosophie de l’esprit moderne et contemporaine a prolongé la pensée de Descartes dans trois directions différentes : différentes formes de dualismes non cartésiens, et deux formes de monismes : l’idéalisme et le matérialisme.

Nous avons vu (cf. Quelle est l’importance du dualisme cartésien ?) que le dualisme cartésien inaugure et irrigue toute la philosophie de l’esprit moderne et contemporaine, en raison de sa puissance théorique, c’est-à-dire en raison de la clarté et de la pertinence des réponses que propose Descartes aux trois questions fondamentales concernant l’esprit : Qu’est-ce que l’esprit ? Qu’est-ce que le corps ? Quelle est la relation corps-esprit ?

Nous esquissons maintenant les grandes lignes de l’évolution de la réflexion philosophique sur l’esprit à la suite du point de départ cartésien.

 Trois grandes options

Pour schématiser, on peut dire qu’après Descartes, trois grandes options (1 + 2) s’offraient à la philosophie de l’esprit :

  1. Maintenir une position dualiste : c’est-à-dire continuer à affirmer que l’esprit est quelque chose de non-physique, et le corps quelque chose de physique. Mais on peut continuer à être dualiste sans nécessairement l’être à la façon (plutôt extrême...) de Descartes : cf. plus bas.
  2. Abandonner le dualisme : adopter une position moniste, c’est-à-dire penser que nous ne sommes en fait constitués que d’un seul type de réalité. Il y a évidemment deux façons diamétralement opposées de renoncer au dualisme : A) Soit dire que tout en nous est-non physique, y compris le « corps » : c’est la position dite « idéaliste ». B) Soit dire que tout en nous est physique, y compris l’« esprit » : c’est la position dite « matérialiste ».

De fait, ce sont ces trois options qui se disputent le terrain depuis Descartes, mais selon une répartition chronologique inégale :

  1. La philosophie moderne (17e - 19e s.) a été massivement, soit dualiste, soit idéaliste.
  2. La philosophie contemporaine (20e - 21e s.) penche en faveur du matérialisme — notamment, de façon décisive, depuis la seconde moitié du 20e s.

 Maintenir le dualisme

On peut rester dualiste sans l’être nécessairement à la façon cartésienne (cf. Qu’est-ce que le dualisme cartésien ?). Le dualisme cartésien étant la forme la plus extrême de dualisme, cela signifie une forme plus relâchée de dualisme. Il y a (au moins) deux formes relâchées de dualisme qui sont importantes dans l’histoire de la philosophie post-cartésienne :

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    D. Hume (1711-1776)

    Le Bundle Dualism, défendu par le philosophe anglais David Hume (1711-1776). On peut traduire Bundle Dualism par « dualisme de collection ». Hume ne conteste pas que le corps soit physique et l’esprit non physique (en quoi il demeure dualiste), mais ce qu’il conteste, c’est que l’esprit soit une substance : l’esprit est en fait, selon lui, une simple collection d’états mentaux (donc plutôt une collection de substances qu’une véritable substance).

  2. Le dualisme de propriété : les états mentaux ne sont que des propriétés (non physiques) du corps (physique). C’est une forme de dualisme encore plus relâchée que le Bundle Dualism de Hume : les événements mentaux demeurent non physiques, mais ils ne sont plus que de simples propriétés du corps (et en aucun cas des substances, comme encore chez Hume). La forme la plus remarquable de dualisme de propriété proposée par la pensée moderne est l’épiphénoménalisme, avancé à la fin du 19e s. par T. H. Huxley (1825-1895).

 Abandonner le dualisme

Une autre façon de prolonger la pensée de Descartes consiste en fait à abandonner le dualisme physique/non-physique. C’est une position tentante en raison des difficultés que présente la position cartésienne (cf. Quelles sont les principales objections au dualisme de substance ?), et plus généralement en raison des difficultés que présente toute forme de dualisme : il est a priori étrange que le monde soit composé de deux types de réalités radicalement différentes l’une de l’autre (comme l’affirme le dualisme), il est plus simple et plus vraisemblable a priori de penser qu’il n’existe qu’une seule forme de réalité. Le dualisme est donc une position instable en philosophie — et cela n’a pas manqué d’être le cas du dualisme cartésien ! Mais il faut noter la chose suivante : toutes les positions post-cartésiennes qui renoncent au dualisme cartésien demeurent d’ascendance cartésienne, en cela qu’elles se rabattent sur l’un des deux volets constitutifs du dualisme cartésien : soit elles disent que tout est physique au sens où (fondamentalement) Descartes disait que le corps est physique, soit elles disent que tout est non-physique au sens où (fondamentalement) Descartes disait que l’esprit est non-physique... [1]

L’idéalisme

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G. Berkeley (1685-1753)

Quand elle rompait avec le dualisme cartésien, la philosophie moderne a surtout été tentée par la position dite « idéaliste » : tout est non-physique, au sens où tout est conscience. La conscience, l’expérience consciente (le « Je pense » cartésien et tout son contenu) serait en fait la seule réalité — le monde physique, matériel, n’étant quant à lui qu’une illusion ou une forme de conscience... : la « découverte » cartésienne de la conscience a à ce point fasciné la philosophie moderne qu’elle a eu tendance à l’absolutiser. On trouve une position de ce genre (quoique sous des modalités très différentes) chez le philosophe irlandais George Berkeley (1685-1753), et chez le philosophe allemand G. W. F. Hegel (1770-1831), culmination de l’« idéalisme allemand ».

On peut dire qu’aujourd’hui l’idéalisme relève avant tout de l’histoire de la philosophie : la position idéaliste n’est plus vraiment prise au sérieux par la philosophie contemporaine. C’est notamment le cas de la philosophie analytique, qui est née, entre autres, d’une rupture décisive avec l’idéalisme post-hégélien (cf. Qu’est-ce que la philosophie analytique ?).

Le matérialisme

Une autre façon de prolonger Descartes tout en rompant avec son dualisme consiste à dire au contraire : tout est est physique — y compris l’« esprit » ! C’est la position dite « matérialiste » (sans nuance péjorative, car il ne s’agit pas du tout de « matérialisme » au sens courant, moral, du terme...). En dépit de ce qu’il peut sembler, c’est une façon particulièrement pertinente de prolonger la réflexion cartésienne : Descartes a fait faire un pas décisif à la pensée en comprenant que le corps était une réalité purement physique (contre le « vitalisme » aristotélicien) — et on peut soutenir que le progrès décisif suivant, dans cette voie, consiste à dire : l’« esprit », lui aussi, est quelque chose de purement physique. Nous verrons plus précisément, dans un article ultérieur, ce qui rend vraisemblable un tel passage : cf. L’héritage matérialiste de Descartes.

La philosophie de l’esprit a été plus longue à reconnaître la possibilité et la pertinence d’un prolongement matérialiste de la pensée cartésienne : il a fallu pour cela, d’abord, qu’elle se défasse de la fascination qu’a exercée sur elle la théorie cartésienne de la conscience et qu’elle renonce aux tentations de l’idéalisme — et également qu’elle tienne compte des progrès incontournables de la biologie moderne. La position matérialiste, en philosophie de l’esprit, entre en scène dans les années 1950, avec la théorie dite de « l’identité » (i.e. de l’identité esprit/cerveau), et elle domine depuis lors les débats. Nous y reviendrons.

Notes

[1Il faut peut-être faire une exception pour le béhaviorisme, qui est une forme de monisme matérialiste radicalement non cartésien.

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