Quelle est la spécificité du savoir religieux ?

dimanche 2 décembre 2012, par theopedie

Nous avons déjà dit que la connaissance religieuse faisait partie du domaine des connaissances spéculatives. De ce point de vue, elle se caractérise par une certaine gratuité intellectuelle et une certaine qualité de regard. Mais ceci n’est pas propre à la connaissance religieuse : ces qualités sont communes à tous ceux qui étudient les sciences. C’est ainsi que, jusqu’à ce que la taille du corpus scientifique entraîne une spécialisation des différents savoirs, il n’était pas rare de rencontrer des savants qui étaient à la fois de grands philosophes et de grands scientifiques : Aristote et la biologie durant l’antiquité, à l’époque contemporaine, Bertrand Russell, Eddington, Georges Lemaître, etc. Pour ces personnes, philosophie, religion et science participaient d’une même démarche intellectuelle, à savoir un certain goût pour la recherche spéculative.

Mais si ces qualités intellectuelles sont communes à plusieurs types de connaissances, nous pouvons nous poser la question suivante : quelle est la spécificité de la connaissance religieuse ? A tout seigneur, tout honneur : pour répondre à cette question, nous reprenons l’analyse d’un philosophe du moyen-âge, Thomas d’Aquin, lequel a été le premier à formuler avec précision ce qui distingue les différentes sciences. Thomas d’Aquin traite de la distinction des sciences en plusieurs endroits, mais principalement dans une œuvre de jeunesse In Boetium de xTrinitate (q.5. a1) et son analyse n’a, sur cette question, rien perdu de sa pertinence.

Selon lui, les sciences doivent être doivent être distinguées en fonction de leur objet d’étude et selon le point de vue avec lequel cet objet est étudié. Ainsi, l’homme peut être un objet d’étude à la fois en physique, en biologie et en religion, mais à chaque fois, selon un point de vue différent : la première va étudier l’homme en tant qu’objet matériel, la seconde en tant qu’être vivant, la dernière en tant qu’être rationnel. Mais peut-être pouvons-nous être plus précis...

Remarquons tout d’abord qu’il n’y a de connaissance qu’abstraite : l’atome dont parlent les livres de physique n’est pas un atome précis, mais un atome universel. De même, l’homme dont parle la biologie porte sur l’homme « en général », et non tel individu que je rencontre dans la rue. Quant à la religion, les réalités qu’elle étudie sont, elles aussi, des réalités « abstraites ». C’est que, pour analyser un objet, la démarche naturelle de notre esprit consiste à se focaliser sur certaines caractéristiques d’un objet et à faire abstraction de tout le reste. Autrement dit, pour distinguer les différents types de connaissance, tout va dépendre de la manière dont l’esprit se se concentre... A l’intérieur des connaissances spéculatives, on distingue alors entre :

  • les sciences naturelles, lesquelles étudient ce qui, concrètement, émerge de la matière ;
  • La mathésis, laquelle étudie ce qui est atemporel et pourtant présent dans la réalité concrète ;
  • La philosophie religieuse, laquelle étudie des réalités éternelles qui transcendent la réalité concrète.

La connaissance en science naturelle

Certaines choses ne peuvent être conçues comme des réalités immatérielles : leur matérialité fait, pour ainsi dire, partie de leur identité. Par exemple, un organisme vivant ne peut être conçu comme un être immatériel : son existence exige de lui certaines propriétés physiques, et sans ces propriétés, on ne peut comprendre le fonctionnement de cet organisme. L’ensemble de ces choses forme le domaine d’étude des sciences naturelles : physique, chimie, biologie, etc. Pour Thomas d’Aquin, les sciences naturelles étudient ces réalités physiques, non pas en elles-mêmes, c’est-à-dire dans leur existence singulière et individuelle, mais en tant que phénomènes, c’est-à-dire telle qu’elles nous apparaîssent aux sens. Elles se focalisent sur les phénomènes, abstraction faite du reste.

La connaissance mathématique

Certaines choses n’ont au contraire pas besoin d’exister de manière concrète pour pouvoir être analysées : elles ont besoin de la réalité concrète pour exister, mais n’en ont pas besoin pour être étudiées. Tels sont les nombres et la géométrie. Et de fait, la géométrie étudiée en mathématiques est bien cette géométrie qui existe dans les corps physiques et qui change avec eux. Mais, cette géométrie, en mathématique, est comme fixe, atemporelle.

Certains mathématiciens parlent des objets mathématiques comme ayant parfois une certaine éternité : ce sont les nombres pythagoriciens, les idées platoniciennes, le paradis de cantor, etc. C’est parce que le mathématicien se concentre en mathématique sur la structure de la réalité, abstraction de toutes caractéristiques individuelles et matérielles. Ainsi, son objet d’étude est immatériel et immuable : « l’étude des mathématiques est sans changement et sans réalité concrète » (In Boetium de Trinitate, q.5 a.3).

La connaissance en philosophie religieuse

Au contraire des objets physiques et mathématiques, certaines choses n’ont pas besoin de la réalité concrète, ni pour exister, ni pour être comprises. Ce sont ces réalités qui transcendent la réalité concrète (l’esprit humain, les anges, Dieu) et qui forment, à proprement parler, le domaine de la religion. Cela peut être aussi ces réalités qui parfois existent dans la réalité concrète et parfois la transcendent (l’existence, la puissance, etc) et qui forment le domaine, à proprement parler de la métaphysique.

Ainsi, la connaissance religieuse a ceci de singulier qu’elle se concentre sur une réalité parfaitement immuable et éternel, et en étudie l’existence en mettant de côté ce qui relève du concret, de l’individuel, du phénomène, ou de l’abstraction mathématicienne. Si elle aborde des réalités concrètes, ce sera pour les rattacher à cette autre réalité.

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