Quelle est l’importance philosophique de la thèse factualiste ?

lundi 6 octobre 2014, par Denis Cerba

En bref : Le Factualisme représente un progrès décisif, à mettre au crédit de la métaphysique contemporaine, par rapport à l’ontologie « chosiste » héritée d’Aristote.

L’ontologie factualiste proposée par D.M. Armstrong (1926-2014) est relativement nouvelle dans l’histoire de la philosophie occidentale : son premier introducteur est B. Russell, au début du 20e s., qui le premier a substitué les faits (« Facts ») aux choses au centre de l’ontologie (cf. The Philosophy of Logical Atomism, 1918).

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B. Russell (1872-1970), précurseur du Factualisme

Armstrong place son travail dans le prolongement de celui de Russell (et de son élève L. Wittgenstein, cf. le Tractatus Logico-Philosophicus, 1921).

Le Factualisme représente un progrès décisif dans l’histoire de la métaphysique occidentale, par rapport à l’ontologie « chosiste » (thingist) héritée principalement d’Aristote : en substituant les faits (ou « états de choses », states of affairs) aux choses (ou aux « substances », dans le vocabulaire hérité d’Aristote) dans le rôle de constituants fondamentaux du réel, le Factualisme donne du réel une analyse métaphysique à la fois plus claire et plus exacte.

 La puissance métaphysique du Factualisme

Elle est double :

  1. Le Factualisme distingue vraiment le particulier de l’universel : le particulier est le strictement non répétable, l’universel le répétable strictement à l’identique. Ces deux éléments sont le résultat le plus ultime de l’analyse métaphysique du réel. Dans la théorie factualiste, le particulier est saisi comme particulier au sens strict (thin particular) : il s’agit du particulier dénué (par abstraction mentale) de toute propriété ou relation (avec un ou plusieurs autres particuliers). Quant à l’universel, il s’agit soit des propriétés (d’un particulier), soit des relations (reliant un ou plusieurs particuliers), qui se retrouvent partout strictement à l’identique dans l’ensemble de la réalité.
  2. En même temps, le Factualisme met en évidence le caractère irréductiblement complexe — ou irréductiblement structurel — du réel. Bien que le particulier et l’universel soient le dernier résidu de l’analyse métaphysique du réel, en fait ni l’un ni l’autre n’existe isolément l’un de l’autre : les constituants ultimes du réel en termes d’analyse métaphysique sont le particulier et l’universel, mais les constituants réels ultimes du monde sont les états de choses (ou les faits), qui sont des combinaisons fondamentales d’un particulier au sens strict et d’un universel. Seuls existent, réellement et ultimement, des faits (des « états de choses » : states of affairs), combinaisons fondamentales de l’universel et du particulier. Cela signifie bien évidemment que :
    1. Le particulier n’existe pas « seul » : le particulier « nu » (bare particular) n’existe pas. Il faut distinguer le « particulier nu » (bare particular) du « particulier au sens strict » (thin particular) : le particulier « au sens strict » est le particulier denué par abstraction de toute propriété ou relation, alors qu’un particulier « nu » serait un particulier réellement dénué de toute propriété ou relation.
    2. L’universel n’existe pas « seul » : l’universel (propriétés ou relations) n’existe qu’instancié (c’est-à-dire combiné à un particulier pour former un état de choses). C’est le principe du réalisme dit « aristotélicien » (par opposition au réalisme dit « platonicien », qui accorderait à l’universel un statut « séparé », ou « transcendant »).

 Les déficiences de l’ontologie traditionnelle

Le Factualisme permet de dépasser les confusions du modèle « chosiste » (thingist), ou « substantialiste », qui dominait jusque-là l’ontologie.

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Aristote (384-322 av. J.-C.)

Dans l’ontologie traditionnelle (héritée principalement d’Aristote), les constituants métaphysiques fondamentaux du réel sont le couple substance/attribut (ou substance/accident), avec au centre la substance (la chose).

Le couple substance/attribut ressemble au couple particulier/universel, et il représente en fait une première avancée en direction du Factualisme. Mais il s’en distingue par les insuffisances et confusions suivantes :

  1. Le caractère irréductiblement complexe du réel n’est pas saisi. Dans cette ontologie, l’élément vraiment fondamental est seulement la substance : les substances sont les « briques » qui constituent le réel, les attributs (ou « accidents ») n’étant que des éléments secondaires qui « qualifient » les substances et n’existent que grâce à elles. Dans cette vision des choses, le réel n’est pas complexe, il est monadique (= constitué d’une accumulation d’unités indépendantes les unes des autres, comme les « Monades » de Leibniz).
  2. En même temps, et de façon contradictoire, la substance est conçue comme une entité complexe, et cette conception s’avère confuse. La substance serait à la fois un particulier (un « sujet ») et un universel (par ses attributs dits « essentiels », qui se distingueraient par ailleurs de ses attributs simplement « accidentels »...). L’opposition particulier/universel n’est pas saisie avec une acuité suffisante. Ces confusions inhérentes à la notion traditionnelle de « substance » expliquent les attaques et le discrédit que celle-ci a subis à l’époque moderne (cf. notamment les critiques déterminantes de J. Locke).

Par opposition au « substantialisme », on peut donc voir dans le Factualisme hérité de Russell et perfectionné par Armstrong l’ontologie occidentale parvenue à un stade vraiment moderne et convaincant.

Cela étant, on peut maintenant se poser la question : si le Factualisme est un prolongement/dépassement du Substantialisme, pourquoi a-t-il mis tant de temps à intervenir ? Cf. : Pourquoi l’émergence tardive du Factualisme ?

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