Quelle est l’importance du « problème de l’esprit » ?

dimanche 25 mai 2014, par Denis Cerba

En bref : Texte du philosophe australien K. Campbell, qui montre la centralité de la question de l’esprit en philosophie, ainsi que la spécificité des apports respectifs de la science et de la philosophie à l’étude de cette question.

 Importance métaphysique et éthique de la question

Le problème esprit/corps est important en philosophie à cause des rapports très étroits qu’il entretient avec les questions les plus centrales de la philosophie. Le but de l’activité philosophique a toujours été de découvrir la meilleure réponse possible à trois questions centrales : Qu’est-ce que l’homme ? Quelle est la nature de ce monde dans lequel nous habitons ? Quelle vie devons-nous avoir ? Bien que récemment la philosophie ait significativement perdu de son arrogance et beaucoup progressé en modestie, il reste que les problèmes qu’elle aborde concernent bien notre place au sein de la nature, ainsi que la vie qu’il serait bon que nous menions. La première de ces questions relève de la métaphysique, et la seconde de l’éthique, deux des branches les plus importantes de la philosophie.

La question de la relation corps-esprit est au cœur de toute réflexion portant sur les questions métaphysiques ou éthiques. Il est clair qu’elle est au centre de toute conception de ce qu’est la nature de l’homme. Si on pense que l’esprit [mind] humain est un esprit [spirit] indépendant de la chair, ou une étincelle provenant d’un esprit [spirit] divin, ou une âme réincarnée dans le grand cycle de la vie, de telles conceptions auront nécessairement des répercussions profondes sur la façon dont on conçoit l’univers et la place que l’homme y occupe. La réponse qu’on apportera au problème esprit/corps aura une importance déterminante concernant la conception qu’on se fera des origines de l’homme et de sa destinée.

Concernant les questions éthiques, il est évident que la question de savoir comment mener au mieux notre vie dépend de quelle sorte d’êtres nous sommes. Si nous pensons que notre esprit [mind] est un esprit [spirit] libre et immortel temporairement esclave de la chair, ou si nous pensons au contraire qu’il est de nature corporelle, mortelle, et sujet aux lois de la nature, alors cela fera une différence considérable dans la façon dont nous concevrons ce que sont nos devoirs, les buts et les idéaux auxquels nous devrons souscrire dans la vie, et le genre de personne que nous devons aspirer à devenir.

Ainsi le problème esprit/corps, à l’instar du problème de Dieu, est-il l’un des problèmes cruciaux de la philosophie. La réponse que nous lui donnons a des répercussions à travers le champ entier de nos conceptions tant métaphysiques que morales.

 Des questions spécifiquement philosophiques

Mais il y a deux autres raisons pour lesquelles l’étude de ce problème est importante. Quand on réfléchit au problème esprit/corps, on se trouve continuellement contraint de soulever d’autres questions, des questions philosophiques mais d’allure plus abstraite et académique. Nous en avons déjà rencontré un exemple : la discussion du problème esprit/corps ne devrait pas tenir pour acquis que l’esprit soit une « chose ». Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que, précisément, nous ne devons pas tenir pour acquis ? Pour le dire de façon paradoxale : quelle différence y a-t-il entre quelque chose qui est une « chose » et quelque chose qui n’est pas une « chose » ? Si l’on pousse les choses à fond, une théorie de l’esprit et du corps inclura donc nécessairement une théorie de ce qui fait d’une « chose » une « chose » — dans le jargon scolastique : une théorie de la substance. C’est souvent que l’on constatera que la discussion nous mène vers ces questions plus générales et de nature plus logique. L’étude du problème esprit-corps peut nous apprendre à voir comment différentes questions se trouvent liées entre elles en philosophie. C’est quand on voit leur lien avec le problème esprit/corps qu’on peut comprendre pourquoi certaines personnes se passionnent pour des questions telles que « Qu’est-ce qu’une cause ? », ou « Qu’est-ce qu’une substance ? », ou « Qu’est-ce qu’une disposition ? », etc., questions qui peuvent sembler à première vue purement académiques, poussiéreuses, et pathologiquement éloignées de ce qui peut vraiment concerner un être humain...

 Science et philosophie

Mais le problème esprit/corps illustre aussi la relation entre la philosophie et d’autres types de recherches, notamment dans le domaine de la science de la nature. La philosophie est parfois tombée en discrédit parmi les gens sensés parce que cette relation a été distordue ou mal comprise. Il y a une mauvaise image très ancienne de la philosophie comme d’un dogmatisme de cabinet, arrogant et stupide. Les philosophes sont vus comme proclamant des théories prétendument « prouvées par pure raison », au mépris le plus arbitraire de ce qu’un véritable travail d’expérimentation et de théorisation pourrait découvrir. Une telle dureté envers la philosophie ne saurait certainement se dissiper au spectacle d’un Aristote « prouvant » que les planètes se meuvent selon des orbites parfaitement circulaires, d’un Descartes rejetant jusqu’à la possibilité du vide, ou d’un Kant soutenant qu’il ne peut y avoir d’indétermination dans le monde physique...

Mais il y a une autre mauvaise image de la philosophie, plus récente, et qui est le résultat d’une autre distorsion : il s’agit de la « miniphilosophie », d’allure à la fois pédante et triviale [1]. Cette nouvelle distorsion consiste à affirmer que la seule affaire de la philosophie, c’est de mettre à jour le contenu des concepts que les hommes utilisent pour penser le monde. La philosophie aurait un objectif des plus modestes, celui d’étudier la signification des mots et les implications des phrases, mais ne pourrait déterminer le vrai et le faux. Cette conception de l’activité philosophique comme impuissante, et aussi insignifiante que de collectionner les papillons, a des origines complexes dans une forme de désespoir ressenti par les intellectuels du 20e s. Elle a trouvé son expression la plus caractéristique dans la pensée de Wittgenstein, qui disait par exemple : « La philosophie laisse tout en l’état ».

Je pense que ces deux images de la philosophie sont toutes deux des caricatures de ce que la philosophie peut et doit être. La philosophie n’a ni à rivaliser avec la science depuis je ne sais quel point de vue prétendument supérieur, ni abdiquer devant une science qui prétendrait à une forme absolue de compétence et d’hégémonie. Car toute entreprise de compréhension, tout accroissement de notre connaissance, implique à la fois une part de recherche et une part de réflexion. Il faut à la fois établir des faits et peser leur signification, rassembler des données et les amalgamer en une vue d’ensemble. Avec l’accroissement rapide de la connaissance, une division du travail intellectuel s’est imposé en Occident, qui confie à certains (appelés des « scientifiques ») la tâche principalement d’établir des vérités particulières, et à d’autres (appelés des « philosophes ») celle principalement de faire de ces vérités, par la révision et la réflexion critique, une vision d’ensemble cohérente du monde. Les gens qui se disent eux-mêmes des scientifiques font souvent ce que nous appelons ici de la philosophie, mais qu’importe ? Il n’y a pas d’antagonisme entre ces deux entreprises ; pour juger de l’homme et de sa place dans la nature, il nous faut à la fois découvrir tout ce que nous pouvons, et évaluer nos découvertes.

Cette évaluation nous conduit dans les domaines de la logique, de l’analyse des concepts et de l’étude des fondements de la connaissance, tous domaines qui sont évidemment fort éloignés de l’observation, de l’expérimentation et de la théorisation scientifique. Les philosophes se spécialisent dans les premières activités, et ce sont les spécificités qui séparent celles-ci de la recherche scientifique qui sont à l’origine des caricatures de la philosophie évoquées plus haut. Mais ce qui est vrai, c’est que le philosophe, ni ne peut produire à lui seul une vision vraie de la nature de l’homme et des perspectives qui s’offrent à lui, ni n’est condamné à ne jamais rien apporter de significatif à ce sujet.

Quand on essaie de résoudre le problème esprit/corps, on peut voir quelles sont les vraies relations qui existent entre la science et la philosophie. L’enquête philosophique tire sa matière de la connaissance scientifique, et est donc sensible à tout changement intervenant dans les théories scientifiques en vigueur. Mais en se plaçant dans la perspective la plus vaste possible, en examinant tout ce qui provient et de la science et du sens commun, le philosophe s’acquitte d’une tâche tout à fait nécessaire et qui ne peut procéder directement d’une recherche de type expérimentale.

La science et la philosophie sont comme les ingrédients et le gâteau. Les ingrédients déterminent quels sortes de gâteaux sont possibles, mais ils ne peuvent accomplir leur propre synthèse. Les ingrédients changent à mesure que la science change et que nous en apprenons plus à notre propre sujet, mais aucune théorie scientifique ne fournira jamais à elle seule une solution au problème des relations esprit/corps dans l’homme.

Aucune solution au problème esprit/corps ne nous délivrera jamais des aléas de l’aventure intellectuelle... Elle partagera nécessairement le caractère provisoire de toute opinion humaine portant sur des questions générales et substantielles. D’après notre conception de la philosophie, il est tout à fait heureux qu’il en soit ainsi ! [2]

Notes

[1Campbell attaque ici la « philosophie du langage ordinaire », pratiquée surtout à Oxford dans les années 40 et 50, dans le sillage des Investigations philosophiques du « second Wittgenstein » [note du traducteur].

[2K. Campbell, Body and Mind, Second Edition (1984), University of Notre Dame Press, ch. 1, (iii) : « The Importance of the Mind-Body Problem », p. 9-13 [traduction française : D. Cerba].

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