Quel est le fil directeur de la recherche théologique de Newman ?

dimanche 26 octobre 2014, par Denis Cerba

En bref : Le fil directeur de la réflexion théologique de Newman est ce qu’il a lui-même appelé la « méthode économique ». Elle consiste fondamentalement à savoir discerner et exprimer l’essentiel du mystère de la foi dans des expériences et des langages qui lui sont à première vue extérieurs.

Dans mon billet précédent (cf. Pourquoi étudier aujourd’hui la théologie de Newman ?), j’ai essayé de dire combien il est important de rechercher la méthode sous-jacente à la pratique théologique de Newman. Si c’est bien le cas, la question se pose alors évidemment : quel est ce fil — cette intrigue — qui parcourt et sous-tend la réflexion théologique de Newman ?

On peut penser à plusieurs façons de situer le centre névralgique d’une telle cohérence : un spécialiste de Newman, le cardinal Jean Honoré (1920-2013), a dit que c’était la christologie ; pour d’autres, ce serait la théorie du développement — et il y aurait sans doute d’autres thèmes possibles... Pour ma part, je voudrais proposer un terme tiré de son premier ouvrage « scientifique » : la « méthode économique ».

Je n’ai pas l’intention ici d’examiner tous les tenants et aboutissants de cette méthode telle que pratiquée par Newman. Mon objectif se limitera à :

  1. montrer brièvement la conscience que Newman lui-même a eue que ce terme attestait du souci de continuité qui parcourt son œuvre ;
  2. montrer la place de cette méthode dans Les Ariens du quatrième siècle (1833).

Comme je l’ai expliqué précédemment, l’Apologia pro vita sua est l’œuvre décisive pour comprendre en quoi consiste l’honnêteté intellectuelle de Newman. Et dans ce livre, dans une note intitulée « Économie », il justifie ce terme comme désignant le moyen raisonnable de réfléchir sur la conduite humaine, ainsi que de parvenir à l’entendement y compris en matière de foi. [1]

JPEG - 12.7 ko
Le premier livre « scientifique » de Newman (1833)

Les Ariens représente le premier ouvrage « scientifique » de Newman [2]. À l’origine, les éditeurs lui avaient demandé de rédiger un ouvrage d’introduction sur l’histoire des premiers conciles, afin de montrer la cohérence existant entre la première Église et l’Église en Angleterre issue de la Réforme. Au cours de sa rédaction, Newman a choisi de se focaliser sur l’émergence de l’arianisme, ainsi que sur la réaction qu’elle suscita de la part des Pères d’Alexandrie ; ce faisant, il mêla à l’histoire de l’arianisme beaucoup d’explications théoriques de son cru... Aussi le livre n’a-t-il finalement pas été inséré dans la série à laquelle il était destiné. « Trop personnel ! » : voici affirmé, dès le début, le caractère indélébile du travail de Newman... Son travail est personnel au point qu’on a du mal à le comprendre autour de lui — et surtout à comprendre où la position qu’il adopte peut bien mener en définitive...

Qu’est-ce que Newman a voulu montrer à travers ce travail si personnel ? Ce qu’il a voulu nous montrer, c’est quelque chose d’à la fois très théorique, mais aussi très concret, historique. L’objectif des Ariens est clair : il s’agit de justifier la prise de position des Pères alexandrins sur une question doctrinale d’importance, la question du statut de Jésus en tant qu’homme et Dieu. Comment opérer une telle justification ? C’est sur ce point, je pense, qu’ont porté tous les efforts de Newman. D’abord, il a tenté de résoudre une question préliminaire : est-il vraiment nécessaire d’adopter un langage doctrinal étranger à celui de la Bible ? Si la réponse est affirmative : comment alors formuler ce langage et le faire valider ? Je crois que ce sont ces questions qui l’occupent dans la première partie, la partie théorique. Ensuite, il reste à vérifier comment cette réflexion théorique s’applique effectivement au cours de l’histoire : d’où la deuxième partie, consacrée à la description historique.

L’expression de « méthode économique » est au centre de la première partie, où l’auteur s’efforce d’expliquer la légitimité de la formulation théologique adoptée par les Pères alexandrins. Au fond, l’explication est simple : à partir des phénomènes inférieurs, on peut discerner une vérité supérieure. Il dit lui-même qu’il s’agit d’une sorte d’« analogie », en un sens large. Mais ce qu’il nomme « économique » est déjà bien stratégique, ou apologétique : il découvre cette manière de voir les choses dans l’Écriture, que ce soit dans l’Ancien ou le Nouveau Testament. Il veut dire par là que cette manière est enracinée dans le style littéraire biblique : ainsi le langage doctrinal nouveau dont les Pères alexandrins sont les initiateurs partage-t-il la racine biblique, en vertu de cette manière « économique et allégorique » d’exprimer le mystère de la foi.

En même temps, cette manière analogique est extrêmement proche de la manière platonicienne, qui relie les êtres célestes (l’Un, l’Intelligence, la Sagesse, etc.) aux êtres terrestres que nous sommes : ainsi les Pères alexandrins n’hésitent-ils pas à adopter le terme néoplatonicien d’« ousie – essence » pour exprimer l’idée que le Fils partage la même nature que le Père (avec, évidemment, toutes les modifications nécessaires dans la portée du terme, ces mutatis mutandis étant dûment soulignés dans les Ariens.) La méthode économique plaide donc pour cette adoption — mutatis mutandis — de la philosophie séculière. Par conséquent, la stratégie newmanienne devient claire : la mise en relief de la « méthode économique » clarifie la façon dont nous pouvons faire de la théologie. La théologie doit à la fois s’enraciner dans l’intuition biblique, mais elle doit aussi être capable d’échanger avec les idées séculières.

Je crois que Newman a su décrypter cette idée fondamentale dans la manière de faire de la théologie alexandrine.

Notes

[1Il est utile de rappeler ici que l’Apologia a été publiée après la conversion de Newman au catholicisme, intervenue en 1845 : cette note atteste donc de la conscience qu’a eue Newman d’avoir conservé la même manière fondamentale de penser de ses débuts jusqu’à un âge avancé, et même à travers son expérience de conversion.

[2Publié en 1833, ce livre traite de l’émergence de l’« hérésie » d’Arius, depuis le concile de Nicée jusqu’au concile de Constantinople.

Répondre à cet article