Quel est le crédit épistémique du Physicalisme ?

mercredi 16 juillet 2014, par Denis Cerba

En bref : La thèse métaphysique du « physicalisme » bénéficie d’un crédit épistémique proche de celui — particulièrement élevé — dont bénéficie la science elle-même.

Le « physicalisme » est la thèse selon laquelle le monde est physique : c’est-à-dire que tout ce qui est contenu dans l’espace et le temps (le monde) s’explique uniquement par les principes et les découvertes de la physique moderne. On pourrait dire plus simplement : c’est la science — et elle seule — qui explique le monde. C’est une thèse qu’on appelle réductive en métaphysique (non pas réductrice, mais réductive !) : elle écarte des conceptions qui peuvent sembler séduisantes au premier abord (par ex. : la vie s’explique par un « principe vital », ou bien : c’est Dieu qui crée directement et d’un coup les différentes espèces dans ce que chacune a de spécifique, etc.), pour ne retenir que l’explication de type scientifique (seule la science moderne, et centralement la physique, explique le monde de façon satisfaisante et vraie).

Quel est le crédit épistémique du physicalisme ? C’est-à-dire : quelle est la plausibilité de cette thèse ? Avec quel degré de certitude est-il raisonnable d’y adhérer ? Pour répondre à cette question, il est impératif de bien voir de quel type de thèse il s’agit . Voici ce que dit Armstrong à ce sujet :

Physicalism is a high-level, somewhat speculative and open-ended, scientific hypothesis. In particular it is a reductive hypothesis. (WSA, p. 8)

On voit que foncièrement, Armstrong considère le physicalisme comme une thèse scientifique : au fond, c’est la science qui est le mieux à même de nous dire que c’est la science qui explique le mieux le monde.

Pour autant, il ne faut pas perdre de vue que le physicalisme n’est pas une thèse scientifique comme une autre :

  • elle est de haut niveau (high-level) : elle est de niveau plus élevé que toute hypothèse strictement scientifique, puisqu’elle ne se contente pas d’être une certaine hypothèse scientifique sur le monde (comme l’est pas exemple aujourd’hui la théorie des particules élémentaires), mais plutôt la thèse qu’une théorie finale du monde ne peut être que scientifique.
  • en tant que d’un niveau aussi élevé, le physicalisme est une thèse qui a quelque chose de spéculatif et d’inachevé (somewhat speculative and open-ended) : la science a ceci de particulièrement notable qu’elle progresse (elle est à même de constater que certaines de ses hypothèses sont fausses et de montrer que telle autre hypothèse est plus satisfaisante). Donc, même si l’on est physicaliste, il est impossible de donner aujourd’hui et de façon définitive le contenu exact de l’affirmation que « le monde est physique » : nous ne savons pas aujourd’hui ce que la science dira demain du monde.

Par conséquent, il vaudrait peut-être mieux dire que le physicalisme est une thèse, non pas strictement scientifique, mais plutôt méta-scientifique (i.e. : métaphysique) sur le monde. C’est certainement ce qu’Armstrong a en tête, même s’il ne l’exprime pas aussi clairement. Dans le contexte de la question portant sur le crédit épistémique du physicalisme, il préfère souligner une certaine parenté étroite de cette thèse métaphysique avec une hypothèse scientifique : la certitude du physicalisme n’est pas aussi grande que celle d’une hypothèse scientifique avérée, mais elle s’en rapproche de façon significative.

Pourquoi le crédit épistémique du physicalisme est-il proche de celui dont bénéficie la science elle-même ? Cela revient à poser la question : quelles raisons la science elle-même nous donne-t-elle de penser que c’est elle qui explique le mieux le monde ? Ces raisons se trouvent dans les vertus intellectuelles (ou : épistémiques) qui lui sont propres : la démarche scientifique moderne présente certaines qualités avec lesquelles aucune autre démarche d’explication du monde ne rivalise. Sommairement, ces qualités sont au nombre de trois — il s’agit de :

  • l’efficacité de la science moderne : l’homme cherche depuis toujours à comprendre comment le monde fonctionne, mais aucune de ses tentatives n’égale l’ampleur et le succès qui caractérisent la démarche scientifique depuis son apparition au 17e s. ;
  • son caractère collaboratif : c’est également la première fois dans l’histoire que se manifeste un consensus aussi large et universel, entre gens intelligents et informés, sur des questions théoriques importantes et difficiles ; la science ne sort pas toute armée de la tête de tel ou tel « génie », mais est le fruit d’une collaboration patiente et auto-régulatrice au sein d’une communauté scientifique large.
  • son caractère cumulatif : la science progresse de façon remarquable ; elle n’est pas une vision du monde définitive et figée, mais elle est capable d’intégrer des théories novatrices ou des découvertes spectaculaires (la théorie de l’évolution, la physique quantique, le Big Bang, etc.) ; ce caractère intégratif est intellectuellement remarquable : la science n’abolit pas ses découvertes et théories antérieures, mais les intègre plutôt à des théories toujours plus exactes, plus larges et plus satisfaisantes.

Ces qualités intellectuelles remarquables font qu’il est rationnel de penser que, même si la science n’est pas encore achevée, c’est elle qui explique le mieux le monde et l’expliquera de mieux en mieux dans l’avenir — c’est-à-dire qu’elle progresse en direction d’une physique achevée (completed physics) : c’est au fond exactement ce que dit la thèse métaphysique du « physicalisme ».

So the thesis of Physicalism can, to a degree, draw on the authority of science itself. (For a very attractive defence of Physicalism by a contemporary physicist, see Steven Weinberg’s Dream of a Final Theory, 1993.) So the credit of Physicalim seems to stand quite high. (D. Armstrong, WSA, p. 8)

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