Quel est le crédit épistémique du Naturalisme ?

samedi 21 juin 2014, par Denis Cerba

En bref : Armstrong soutient que les trois composants de la thèse « naturaliste », sans être certains, sont néanmoins particulièrement plausibles : l’existence du monde, la non-existence de Dieu, et la non-existence de certaines entités dites « abstraites ».

Le crédit épistémique d’une thèse philosophique est sa plus ou moins grande plausibilité : le degré de certitude que nous pouvons avoir qu’elle est vraie. Si une thèse est d’une totale plausibilité, alors elle est absolument certaine (on dit aussi « incorrigible » en philosophie contemporaine) : par exemple, dans l’histoire de la philosophie, René Descartes (1596-1650) a considéré que la proposition « Je pense » est absolument certaine (et constituait à ce titre le fondement ultime de tout le savoir philosophique). Aujourd’hui, en métaphysique contemporaine, on tend plutôt à penser qu’il n’est aucune proposition absolument certaine. C’est en tout cas la position d’Armstrong :

There is no certainty in philosophy. No philosopher can know that his or her arguments are true. (WSA, xi)

Que rien ne soit certain en philosophie ne signifie pas que tout y soit désespérément incertain ! La certitude absolue est une limite idéale dont la réflexion philosophique cherche à s’approcher : la notion de « crédit épistémique » sert à estimer cela.

Armstrong se pose donc la question : quel est le crédit épistémique du naturalisme ? Rappelons que le naturalisme, au sens où l’entend Armstrong, se ramène aux trois thèses suivantes :

  1. Le monde spatiotemporel existe ;
  2. Dieu n’existe pas ;
  3. Les « entités abstraites » (tels les nombres ou les universaux) n’existent pas séparées du monde spatiotemporel.

La question de la crédibilité se pose différemment dans le cas de chacune de ces trois thèses.

 La crédibilité de l’existence du monde

Il peut sembler bizarre de s’interroger sur la crédibilité de la thèse que le monde existe (qui paraît relativement évidente !). Armstrong, de fait, assume cette quasi-évidence de l’existence du système spatiotemporel, mais non sans rappeler brièvement certains éléments cruciaux qu’il faut garder à l’esprit :

  1. L’existence du système spatiotemporel n’est certainement pas absolument certaine. Rien, de toutes façons, n’est absolument certain du point de vue de la philosophie : la thèse que « Le monde existe » n’est pas plus (absolument) certaine que la thèse (cartésienne) que « Je pense »... Il reste donc philosophiquement pertinent d’affronter directement la question « Le monde existe-t-il ? », comme l’ont fait Descartes, Husserl, Moore, Russell...
  2. Néanmoins, dans la perspective de la constitution d’une métaphysique catégoriale, la question « Le monde existe-t-il ? » peut être (provisoirement) laissée de côté, parce que :
    • sans être certaine, l’existence du monde est néanmoins quasi-certaine...
    • dans cette perspective, la question pertinente n’est pas : « Le monde existe-t-il ? », mais : « Quelle est la structure fondamentale du monde ? ».

[...] l’existence du système spatiotemporel constitue un point d’ancrage tout à fait sûr pour la recherche qui nous occupe. Évidemment, il ne s’agit pas de partir d’un donné cartésien indubitable : l’existence du système spatiotemporel peut être intelligiblement niée, et elle l’est par certains philosophes. Mais cette existence serait généralement accordée, et nous la tiendrons ici pour acquise. (WSA, p. 7)

 La crédibilité de l’existence de Dieu

La question de l’existence de Dieu est sans doute plus complexe et délicate encore que celle de l’existence du monde, mais Armstrong choisit également de la laisser de côté : pour lui, les arguments en faveur de l’existence de Dieu ne sont pas suffisamment concluants pour qu’on puisse faire de l’existence de Dieu un point d’ancrage de la réflexion métaphysique. La métaphysique d’Armstrong est donc athéiste. Remarquons néanmoins qu’il s’agit d’un athéisme rationnel et non militant : Armstrong ne pense pas que Dieu existe, mais c’est pour lui une question non définitivement réglée et qui mérite examen.

À titre d’illustration, nous traduisons les quelques lignes que consacre Armstrong à la question philosophique de l’existence de Dieu. On constatera qu’il connaît la question. Il considère visiblement que parmi tous les arguments classiques en faveur de l’existence de Dieu, l’argument téléologique (i.e. : l’argument du design) est le plus pertinent, notamment sous l’une de ses formes : l’argument du fine-tuning (l’argument du « réglage fin » des constantes physiques). Même si cet argument ne lui semble pas suffisamment concluant, il reconnaît qu’un athéiste doit le prendre en considération et le discuter.

À nombre d’entre nous, il apparaît que le monde spatiotemporel n’a pas besoin d’un quelconque fondement spirituel de son existence, et donc (selon toute vraisemblance) n’en a pas. Reste l’impression irrésistible que donnent les êtres vivants d’être le produit d’un certain dessein et d’une certaine intention [« external design and purpose »]. Cette impression a longtemps constitué un argument puissant en faveur de l’existence d’un designer : néanmoins, elle semble maintenant expliquée de façon satisfaisante par la théorie darwinienne de la sélection naturelle (combinée à la théorie contemporaine du gène). Pourtant, cette théorie ne signe pas la fin de l’Argument du Design. Il semble bien que l’existence même des étoiles et des planètes (et par conséquent la possibilité physique d’un processus évolutionniste) dépende du réglage très fin de certaines valeurs dans les équations physiques fondamentales, réglages qui, semble-t-il, « auraient très bien pu être autres qu’ils ne sont ». Cf. à ce sujet le matériel réuni par John Leslie (1989) [1]. Cela semble constituer un argument valable en faveur de l’existence de forces externes, non physiques, qui dirigeraient le monde spatiotemporel.
En même temps, il ne manque pas de théories cosmologiques tout à fait sérieuses qui soutiennent que ce que nous appelons aujourd’hui l’espace-temps n’est en réalité qu’une portion locale d’un système spatiotemporel plus global, et qu’il est d’autres portions de ce système, aujourd’hui isolées de nous, dans lesquelles il est vraisemblable que prévalent d’autres réglages de ces valeurs physiques fondamentales. (Cf. par exemple : Guth et Steinhardt, 1989 [2], et Andrei Linde, 1994 [3].) Dans ce cas, le fait apparemment remarquable que notre « monde » ait permis l’émergence de la vie pourrait s’expliquer sans recourir à l’hypothèse d’un Designer. Il ne serait plus spécialement surprenant que nous nous trouvions dans une portion « accueillante » [« kind »] du monde : dans n’importe quelle autre, nous n’aurions tout simplement pas existé !
Néanmoins, nous devons rester fidèles au principe d’être tout spécialement attentifs aux éventuels points faibles que peut présenter notre position : aussi le Naturaliste doit-il prêter une grande attention à cette forme nouvelle qu’a prise l’Argument du Design. (WSA, p. 7-8)

Admirons l’honnêteté intellectuelle d’Armstrong - qu’on aimerait à l’inverse retrouver chez tous les croyants !

 La crédibilité de l’existence d’entités « abstraites »

Les métaphysiciens contemporains s’interrogent sur l’existence d’entités dites « abstraites » (ou « platoniciennes ») : c’est-à-dire des « choses » qui existeraient, mais non dans l’espace et le temps. Par exemple : les nombres, les universaux, les classes, les mondes (simplement) « possibles », etc. Il s’agirait d’entités additionnelles au système spatiotemporel. La thèse naturaliste défendue par Armstrong ne reconnaît pas l’existence de ce genre d’entités : cela ne signifie pas, par exemple, que les nombres ou les universaux n’existent pas, mais qu’ils n’existent qu’à l’intérieur du monde spatiotemporel.

Sur ce point, la crédibilité épistémique du naturalisme semble élevée à Armstrong : cela signifie qu’il est peu vraisemblable qu’existent de telles entités « abstraites ». La principale raison que donne Armstrong de cette position est la suivante : ces entités additionnelles au monde physique sont postulées à titre d’hypothèses ; or elles le sont par certains philosophes, mais jamais par des scientifiques ; or en matière de postulation d’entités hypothétiques, la fiabilité des philosophes est particulièrement faible...

Ce livre a entre autres pour but d’argumenter que : soit on peut se passer de telles entités, soit (comme il est préférable en général) il est possible d’en rendre compte à l’intérieur du système spatiotemporel (ce système étant un système d’états de choses). Il semble en tout cas que la postulation de ce genre d’entités (qui existeraient en dehors du système spatiotemporel), une postulation à laquelle ne se livrent que des philosophes, a quelque chose d’extrêmement douteux. (WSA, p. 8)

Armstrong est un digne fils de la tradition de la métaphysique australienne (et, plus lointainement, aristotélicienne) : l’objet premier (et a priori amplement suffisant) de la réflexion métaphysique, c’est le monde (le monde physique), et non Dieu ou d’hypothétiques entités « abstraites »...

 Conclusion

La thèse naturaliste dispose aux yeux d’Arsmtrong d’un crédit épistémique particulièrement élevé, et ce dans ses trois composantes (bien que de façon différenciée) : à savoir l’existence du système spatiotemporel et la non-existence d’un monde soit « surnaturel » (Dieu), soit « abstrait ».

Notes

[1John Leslie, Universes, London and New York : Routledge, 1989.

[2Alan Guth & Paul Steinhardt, « The Inflationary Universe », dans The New Physics, éd. Paul Davies, Cambridge : Cambridge University Press, 1989.

[3Andrei Linde, « The Self-Reproducing Inflationary Universe », Scientific American, 271 N°5, p. 32-9.

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