Quel est le crédit épistémique du Factualisme ?

mardi 23 septembre 2014, par Denis Cerba

En bref : Le Factualisme — comme toute thèse métaphysique — ne peut se prévaloir que d’un faible crédit épistémique : il s’agit d’une hypothèse philosophique concernant la structure fondamentale du réel, dont la valeur ne peut (en l’état de nos connaissances) être définitivement tranchée.
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Le Factualisme : une thèse méta-scientifique

Nous donnons ici la traduction des dernières pages de l’introduction d’Armstrong à sa synthèse métaphysique : A World of States of Affairs (1997), qui expose et défend la thèse factualiste.

Dans ces pages, Armstrong propose une évaluation du crédit épistémique du Factualisme (c’est-à-dire du degré de plausibilité qu’il est a priori rationnel de lui accorder). Comme toute thèse métaphysique, le Factualisme ne dispose que d’un faible crédit épistémique : il s’agit d’une thèse méta-scientifique sur la structure fondamentale des choses, qui peut (et doit) être rationnellement argumentée, mais sans qu’on puisse soutenir que sa plausibilité s’approche de celle d’une thèse proprement scientifique.

Le crédit épistémique du Factualisme d’après Armstrong

"C’est un trait méthodologique essentiel de notre enquête que d’avancer la thèse du Factualisme à titre seulement d’hypothèse, et qui plus est d’hypothèse philosophique. Toutes les croyances des mathématiciens portant sur des faits mathématiques ne sont pas vraies, ni toutes celles des scientifiques portant sur des faits scientifiques, et même quand elles sont vraies, on ne sait pas toujours qu’elles sont vraies. Mais, en accord avec le sens commun aussi bien mathématique que scientifique, nous maintenons ici à l’encontre des sceptiques que dans ces domaines beaucoup de choses sont sues, et que dans les quatre derniers siècles s’est produit un accroissement considérable de nos connaissances, — et même une augmentation constante du taux d’accroissement de notre connaissance, ce qui est un phénomène tout à fait étonnant. Mais il n’en a pas été ainsi en philosophie ! Il n’y a pas si longtemps, le philosophe Donald Williams pouvait déclarer à la fin de sa carrière, avec autant d’humour que de perspicacité, que le degré d’accord philosophique entre lui-même et l’éditeur de ses Collected Papers représentait « un consensus tout à fait impressionnant dans l’état de notre discipline » [1].

Le fait que les philosophes soient en désaccord de façon aussi complète — et en désaccord même après une vie entière d’une réflexion difficile, rigoureuse et certainement intelligente — ne peut s’expliquer que si l’on assume que dans la sphère de la philosophie, personne ne possède la connaissance. Il me semble (mais peut-être suis-je trop optimiste !) que la situation s’est quelque peu améliorée depuis que Williams a écrit ces mots. Quelque chose qui ressemble un peu plus à des résultats semble commencer à émerger en philosophie, ou en tout cas au sein de la philosophie conduite selon une orientation analytique/scientifique. Mais les arguments et conclusions philosophiques ne méritent toujours qu’un faible crédit épistémique. La raison en est que, tout en aspirant à bon droit à être une discipline rationnelle, la philosophie est dépourvue du tribunal décisif (quoique non infaillible) de l’observation, qui fait office de raison ultime dans les sciences de la nature, ainsi que du tribunal encore plus décisif (quoique toujours non infaillible) du calcul et de la preuve, qui régit les mathématiques et la logique.

L’incertitude qui s’attache aux arguments et aux conclusions philosophiques est aggravée par le fait que, notamment en métaphysique, toutes les questions s’avèrent, après examen, subtilement reliées les unes aux autres. La stratégie du « diviser pour régner » qui a si bien réussi aux sciences de la nature et aux mathématiques est bien plus difficile à appliquer en philosophie (bien que ce ne soit pas totalement impossible). Les métaphysiciens, en particulier, découvrent au fil de leur travail qu’il leur faut présenter une position qui consiste en un assemblage de thèses plus ou moins imbriquées les unes dans les autres et qui couvrent la totalité du champ de l’ontologie. Les risques d’erreur s’en trouvent multipliés.

Cela ne veut pas dire que certains découplages ne sont pas possibles, et fructueux, en philosophie (une idée récemment défendue par Keith Campbell [2]). Une position d’ensemble est nécessaire mais, a priori, il existe plusieurs façons différentes d’en combiner les éléments (dont certaines sont souvent négligées). C’est pourquoi, à différents points de cet essai, nous signalerons la possibilité d’un choix, et nous nous efforcerons de peser les avantages et inconvénients des différentes façons de procéder qui s’offrent à ceux qui sont parvenus à ces points.

Néanmoins, ce sur quoi nous devons insister, c’est la difficulté de l’entreprise et, avec elle, la difficulté d’avoir la moindre assurance rationnelle que ce que nous disons est vrai. (Pour ce qui est de l’assurance pure et simple, elle est fort commune parmi les philosophes — et peut-être est-elle même psychologiquement nécessaire à quiconque veut continuer à avancer...) La thèse fondamentale de ce livre est que les états de choses sont ontologiquement basiques. Mais il serait absurde de penser qu’une philosophie des états de choses puisse être épistémiquement basique !

Donc, bien que ce livre ait pour but de défendre la thèse Factualiste, cette thèse ne peut se voir accorder un crédit épistémique aussi élevé que la thèse physicaliste (elle-même déjà certainement spéculative, en tant qu’outrepassant sa fondation strictement scientifique). Mais son crédit est à plus forte raison inférieur à celui du Naturalisme (lui-même d’ailleurs parfaitement discutable bien que fort attractif)." [3]

Notes

[1Donald C. Williams, Principles of Empirical Realism, Springfield Illinois : Charles C. Thomas, 1966, p. V.

[2K. Campbell, Abstract Particulars, Oxford : Blackwell, 1991.

[3David M. Armstrong, A World of States of Affairs, Cambridge University Press, 1997, p. 8-10.

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