Que signifie « sauf en cas de porneia » ?

mardi 13 mai 2014, par theopedie

En bref : « Sauf en cas de porneia » signifie « sauf en cas d’union illégitime » (consanguinité, inceste, etc), et non pas « sauf en cas d’adultère ».

L’évangile de Matthieu mentionne une phrase de Jésus qui, parlant du mariage et du divorce, affirme l’interdiction du divorce sauf dans un cas particulier, celui de « porneia ».

Je vous le déclare : si un homme renvoie sa femme, sauf en cas de porneia, et en épouse une autre, il commet un adultère. »

Mt 19,9 et Mt 5,32

Ainsi, pour Jésus, le divorce est interdit, sauf « en cas de porneia ». On le devine aisément : la traduction du terme de « porneia » est une question cruciale pour la pastorale conjugale. Pour le dire autrement : le terme de « porneia » est un terme désignant les éventuelles exceptions au principe d’indissolubilité du mariage, exceptions admises par Jésus. Or, voilà : le terme de « porneia » n’admet pas de traduction directe, et l’on peut hésiter entre :

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Porneia et mocheia
Mt 19,9
  • un sens large : impureté, infidélité, adultère ;
  • un sens restreint : homosexualité (Romains 1, 29) ; inceste (1 Corinthiens 5, 1) ; consanguinité (Acte des Apôtres 15, 20-29).

En règle générale, les Bibles protestantes adoptent une traduction au sens large, tandis que les Bible catholiques adoptent une traduction au sens restreint. Rapide tour d’horizon.

 Sauf en cas d’adultère

« Porneia » comme « adultère ou déviance sexuelle ». Il s’agit de l’interprétation la plus populaire : Jésus autoriserait le divorce en cas d’infidélité. Cette interprétation se heurte toutefois à trop de difficultés exégétiques pour être admise :

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Jésus discutant avec des pharisiens
  • Jésus mentionne cette clause dans un contexte où il entend surpasser les exigences des Pharisiens. Or les pharisiens admettaient le divorce. On voit mal comment Jésus pourrait se démarquer d’eux en prônant une même conception qu’eux. En particulier, la phrase en Matthieu 19, 6 montre qu’il s’agit de mettre un terme à une pratique, ce qui ne peut s’entendre que du divorce. Le contexte de cette phrase montre de plus comment Jésus renonce à une exception autorisée par Moïse à des fins pédagogique. Laquelle sinon l’adultère ? enfin, la position de Jésus surprend ses disciples : pourquoi, sinon à cause de son rejet du divorce ?
  • La clause de « porneia » présente dans l’Évangile de Matthieu ne se retrouve pas dans les passages similaires de Marc 10, 1-12 ; Luc 16, 18. Autrement dit, donner un sens large à cette clause de porneia revient à interpréter l’évangile de Matthieu dans un sens qui entre en contradiction avec les autres évangiles. Signalons saint Paul interdisant lui aussi le divorce (1 Corinthiens 7, 10-11).
  • L’adultère est mentionné dans l’évangile de Matthieu à travers le terme grec de « moicheia », et non pas par « porneia ». « Porneia » doit donc être distingué de l’adultère.

 Sauf en cas de fiançailles rompues

Le mariage de Marie et l’annonciation
Extrait du film « Jesus de Nazareth » de Zeffirelli
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« Porneia » comme « infidélité pendant les fiançailles ». La coutume juive à l’époque de Jésus faisait des fiançailles un contrat aussi engageant que le mariage (Deutéronome 20, 7 ; Deutéronome 22, 24). L’adultère pendant les fiançailles était une clause admise de répudiation (Matthieu 1, 18-19).

  • La comparaison entre ces passages n’est toutefois pas possible à cause du vocabulaire et du contexte trop particulier de Matthieu 19, 9. Jésus et les pharisiens y parlent en effet sans équivoque possible du mariage et non des fiançailles.

 Sauf en cas de mariage invalide

« Porneia » comme « mariage illicite ». Il s’agit d’une interprétation restrictive : le divorce serait interdit sauf si le mariage lui-même ne saurait être autorisé. Jésus parlerait ici non de divorce mais plutôt de cas de nullité de mariage, en lien avec Lévitique 18, 6-18 : consanguinité, parenté trop étroite, etc.

  • Les critiques formulées contre la première interprétation peuvent être ici reprises comme autant d’éléments jouant en faveur de cette interprétation.
  • Cette interprétation permet d’établir un cohérence entre les différentes paroles de Jésus sur le mariage, et aussi entre les différents évangiles. Luc et Marc écrivent pour un public non juif, où le degré de parenté autorisé pour le mariage était plus souple, tandis que Matthieu écrit pour un public juif, ayant une plus grande rigueur à ce sujet.
  • La mention dans Acte des Apôtres 15, 20-29 de « porneia » semble reprendre Lévitique 17-18, passage fondant l’interdiction de mariage entre membres d’une même parenté. Dans ce passage des Actes, on image mal l’adultère comme étant de prime abord autorisé puis interdit : l’adultère est un péché qui n’a jamais pu être légitimé. Il s’agit probablement plus de la coutume païenne de se marier avec des parents, coutume qui devaient choquer les juifs et dont ils demandèrent l’abrogation.
  • « Porneia » est souvent utilisé dans la littérature palestinienne de cette époque comme terme grec servant à traduire le terme hébreu « Zenut » utilisé pour parler des liens maritaux interdits.
  • Le contexte de la phrase (la scène se passe à Pérée) suggère une allusion à Hérode Antipas, gouverneur de la région, et vivant dans l’inceste. Il s’agit alors d’un piège : ou bien Jésus accepte les mariages incestueux, au risque de légitimer une déviance manifeste, ou bien Jésus les condamne, risquant comme Jean le baptiste d’être emprisonné.

 Caveat

Soulignons que Jésus n’agit pas ici en pasteur d’une communauté ayant en son sein des couples en échec conjugal, comme saint Paul devait probablement le faire. Jésus est dans le cas d’une discussion théorique portant sur l’idéal du mariage. Jésus rappelle l’exigence du mariage, et son idéal.

La femme adultère et Jésus
Extrait du film de Zeffirelli
Jésus de Nazareth
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De même, si Jésus se révèle plus exigeant que ses adversaires dans l’idéal, il était en revanche moins intransigeant qu’eux. Tandis que les pharisiens autorisaient le divorce mais étaient prêts à lapider à mort une femme adultère, Jésus qui interdit le divorce pardonne à la femme adultère, refusant de la juger.

Ce dernier passage est d’ailleurs un argument de plus en faveur d’une interprétation restreinte du terme de « porneia ». On image mal Jésus autorisant le divorce pour adultère d’un côté et de l’autre Jésus refusant de juger cette femme pour lui donner une chance de se réconcilier avec son mari. Paradoxalement, l’exigence de Jésus est fondée sur sa miséricorde et son désir de réconciliation.

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