Que deviennent les enfants morts sans baptême ?

vendredi 10 octobre 2014, par theopedie

En bref : Au minimum, on peut affirmer que les enfants morts sans baptême parviennent aux limbes, c’est-à-dire jusqu’aux bordures (intérieures) du paradis où ils jouissent d’un bonheur naturel. Mais notre prière peut aussi faire droit à une plus grande espérance pour eux, afin qu’ils puissent voir Dieu.

La question des enfants morts sans baptême est une question théologique complexe où doivent être conciliées la rigueur du salut en Jésus Christ et la miséricorde de Dieu qui veut que tous soient sauvés.

De nuances en nuances, les opinions théologiques vont, d’une part jusqu’à une rigueur excessive et d’autre part, à une excessive mansuétude. Du reste, il est bien difficile de défendre les deux opinions extrêmes : l’une veut que ces enfants soient punis du feu éternel de l’enfer, l’autre qu’ils jouissent d’une félicité parfaite (Les sacrements en général, Nicolas Gihr).

 Les limbes

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Le paradis ou la vision de Dieu
Gravure de Gustave Doré

Traditionnellement, les théologiens catholiques ont affirmé la possibilité pour les enfants morts sans baptême de séjourner dans ce que l’on appelle les limbes. « Limbes » signifie en « frontière ». On pourrait le traduire aussi par « bordure ». Mais la tradition théologique a évolué au sujet de ces limbes et l’on est passé d’une conception des limbes comme frontières de l’enfer aux limbes comme frontières du paradis.

  • C’est saint Augustin qui a posé les premiers jalons de cette théorie : contre Pélage qui affirmait que l’on pouvait se sauver soi-même, saint Augustin a affirmé l’existence du péché originel et la nécessité de la grâce. En conséquence, les hommes non-baptisés demeurent des vases de colère (Job 14, 4-5 dans la LXX ; Jean 3, 5 ; Ephésiens 2, 3). C’est la massa damnata. Augustin admet toutefois que les enfants morts sans baptême souffrent « de la plus douce des peines ».
  • Cette « plus douce des peines » est interprétée, à partir d’Abélard au Moyen-Âge, comme la privation de la vision divine (carentia visionis Dei) ou « peine du dam » à l’exclusion des tourments de l’enfer (« peine du sens »). Ainsi se trouve adoucie la position de saint Augustin.
  • A la génération suivante, pendant l’âge scolastique, les théologiens poursuivent leur réflexion en ajoutant que les enfants ne souffrent pas car ils n’ont pu commettre de péché en acte. Voire même, ils jouissent d’un bonheur et d’une béatitude naturels. Certes la privation de la vision divine reste une affliction et un manque, car à ces enfants manque ce que nous aurions aimé qu’ils vivent, mais cette affliction n’est ressentie que pour nous les vivants qui en avons conscience : les enfants morts sans baptême n’ont pas conscience de ce dont ils ont été privés et donc n’en souffrent pas (Thomas d’Aquin, De malo, 5,3). Bref, ils jouissent d’un bonheur naturel.
God Bless The Child (Billie Holiday)
Dieu bénit les enfants, Billie Holliday

C’est ainsi que l’on peut dire que les limbes désignent l’extrémité ou la frontière du paradis, en soulignant toutefois le fait que cette bordure fait déjà partie du paradis (frontière intérieure). En effet, le bonheur de ces enfants nous fait parler du paradis, mais l’absence de vision divine nous éloigne de ce qui fait le cœur du paradis. La commission théologique internationale, en réfléchissant sur cette dernière position, exprime le point de vue suivant :

La doctrine théologique d’une béatitude naturelle (et l’absence de toute souffrance) peut être comprise comme une tentative pour rendre compte de la justice de Dieu et de sa miséricorde envers les enfants qui n’ont commis aucune faute actuelle, accordant ainsi plus de poids à la miséricorde de Dieu que la conception d’Augustin ne le faisait. Les théologiens qui soutiennent cette thèse de la béatitude naturelle pour les enfants morts sans baptême font preuve d’un sens très vif de la gratuité du salut, et du mystère de la volonté divine que la pensée humaine ne peut saisir entièrement (n°24).

 L’espérance en Dieu

La conception des limbes comme bordure du ciel permet de concilier différents aspects de la tradition théologique :

  • la nécessité du baptême pour le salut et la médiation du Christ pour contempler Dieu ;
  • la distinction entre péché originel et péché en acte ;
  • la hiérarchie des peines et des récompenses, atténuée par une certaine douceur.
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Jésus et les enfant
Rembrandt

Rien cependant ne permet d’exclure un autre sort pour les enfants : si les sacrements demeurent le moyen ordinaire de recevoir la grâce, Dieu n’est pas limité par les sacrements dont il est l’auteur : « il sauve qui il veut » (Romains). Si la réflexion théologique s’arrête donc aux limbes comme à une espérance minimale pour les enfants morts sans baptême, rien n’empêche d’espérer plus et de prier pour que ces enfants connaissent le vrai Dieu et qu’ils puissent, par une grâce spéciale, contempler son visage :

Quant aux enfants morts sans Baptême, l’Église ne peut que les confier à la miséricorde de Dieu, comme elle le fait dans le rite des funérailles pour eux. En effet, la grande miséricorde de Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés (cf. 1 Tm 2, 4), et la tendresse de Jésus envers les enfants, qui lui a fait dire : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas » (Mc 10, 14), nous permettent d’espérer qu’il y ait un chemin de salut pour les enfants morts sans baptême (CEC).

On fera toutefois attention au point suivant : nous sommes ici dans le domaine de l’espérance et non de la certitude, et « aucun enseignement explicite sur ce point ne se trouve dans la Révélation ». Certes, cette espérance est fondée en raison, mais elle reste liée à une certaine inquiétude : la commission théologique pontificale, dont nous avons cité un extrait ci-dessus, ne dit pas que ces enfants seront sauvés (i.e. qu’ils atteindront certainement la béatitude surnaturelle et la vision divine) mais qu’ils peuvent être sauvés. C’est donc vers la prière que cette espérance doit mener pour qu’elle devienne source de certitude.

P.-S.

Au niveau des textes magistériels, si la tendance actuelle va dans le sens d’un espoir de la béatitude surnaturelle, on n’oubliera pas non plus d’autres déclarations magistérielles plus anciennes : « Poena originalis peccati est carentia visionis Dei » (Inno. III). Et, encore trouvé dans Nicolas Gihr (les sacrements en général §36) :

In casu necessitatis ad salutem puerorum sufficere videtur baptismus in voto parentum, praecipue cum aliquo exteriori signo… Et sic parvulus ex baptismo flaminis voto parentis suscepta salvaretur, si impossibile esset ipsum baptizari aqua. Debet autem in tali casu parents signo crucis infantem cum invocatione Trinitatis munir et Deo offerre morientem in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti (Cajetanus, 3 ?68,1-2).

On sait que, sur l’ordre de Pie V, cette opinion erronée dut disparaître du Commentaire sur la Somme de S. Thomas.

Ce qui semble ici exclue est la suppléance du baptême par le désir des parents, et donc l’assurance de la grâce sacramentelle. Rien n’empêche toutefois une grâce extra-sacramentelle, mais celle-ci n’est plus du ressort de la révélation et de la certitude, mais uniquement de l’espérance en la miséricorde de Dieu.

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