7. Qu’est-ce que le réalisme scientifique ?

jeudi 6 août 2015, par Denis Cerba

En bref : Tout en affirmant l’existence des universaux (= réalisme), le réalisme scientifique tient qu’il revient à la science (et non au sens commun ou à la métaphysique) de déterminer précisément quels universaux existent — puisque cela équivaut à déterminer la constitution réelle du monde.

Nous avons vu (cf. Qu’est-ce que le réalisme ?) l’affirmation de fond qui caractérise la position réaliste sur la question des universaux : « Les universaux existent — et ils permettent d’expliquer l’identité de type qui s’observe entre des choses différentes ».

Mais nous avons vu également qu’il existe différentes formes de réalisme. Il y a une première distinction, de nature ontologique, entre réalisme (de type) platonicien et réalisme (de type) aristotélicien (cf. art. 1067). Nous nous intéressons maintenant à une seconde distinction importante, de nature cette fois-ci épistémologique [1] : la distinction qui sépare le réalisme scientifique (ou a posteriori) de différentes formes de réalismes non — ou insuffisamment — scientifiques.

 Qu’est-ce que le réalisme scientifique ?

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D. Armstrong (1926-2014)
Le principal défenseur du réalisme scientifique

Voici comment Armstrong définit le réalisme scientifique, dès les premières lignes de Universals & Scientific Realism :

[...] it is argued [in ’Universals & Scientific Realism’] that what universals there are is not to be determined simply by considering what predicates can be applied to particulars. Instead, it is the task of total science, conceived of as total enquiry, to determine what universals there are. The view defended is therefore a scientific Realism about universals. It might also be called a posteriori Realism. [2]

Il faut bien comprendre que le caractère scientifique du réalisme concerne précisément la question de savoir quels universaux existent (« what universals there are ») — et non celle de savoir si les universaux existent :

  1. La question de savoir si les universaux existent est une question spécifiquement métaphysique : elle ne peut faire l’objet que d’une argumentation de type métaphysique, sensiblement différente de l’argumentation scientifique. Parce qu’elle concerne des questions méta-scientifiques (que l’observation ne peut trancher de façon décisive), la métaphysique procède de façon moins observationnelle, moins empirique, moins certaine, plus conceptuelle, plus spéculative — que la science. (Sur la différence et l’articulation entre science et métaphysique, cf. Qu’est-ce que la métaphysique catégoriale ?)
  2. En revanche, la question de savoir quels universaux existent est une question scientifique (telle est du moins la thèse du réalisme scientifique, thèse qui est elle-même de nature métaphysique !). Cela veut dire, par exemple, que c’est à la science de dire si l’universel ’Baleine’ (ou ’Homme’, etc.) existe — ce qui équivaut à découvrir le plus exactement possible la nature, la constitution, la structure de ces êtres qu’on appelle des ’baleines’ : toutes les baleines contiennent-elles quelque chose de strictement identique (qui serait l’universel complexe ’Baleine’), ou bien les baleines ne seraient-elles pas plutôt des conjonctions très complexes d’états de choses atomiques, impliquant un nombre considérable de particuliers et d’universaux différents ? Dans ce dernier cas (vers lequel penche très nettement la biologie moderne !), l’universel ’Baleine’ n’existe tout simplement pas... — ce qui n’empêche pas de continuer à parler de l’espèce ’Baleine’, en vertu de la forte similarité que présente la constitution de toutes les baleines (quand bien même elles ne présentent absolument rien de strictement identique).
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Un universel instancié par un particulier ? — ou une structure extrêmement complexe impliquant un nombre considérable d’universaux et de particuliers différents ?

En bref : déterminer quels universaux existent revient à déterminer la constitution réelle du monde — ce qui est le travail de la science. Il est important de noter à ce sujet le caractère provisionnel de l’investigation scientifique : la science recherche de façon essentielle une théorie totale du monde, mais elle ne la possède pas encore ; elle progresse dans cette direction, au gré des procédures de vérification et d’auto-correction caractéristiques de sa démarche (c’est pourquoi Armstrong caractérise la perspective scientifique comme celle, avant tout, d’une « enquête totale »).

Le réalisme scientifique est donc l’alliance d’un réalisme métaphysique (a priori) sur la question fondamentale de l’existence des universaux, et d’une épistémologie empiriste (a posteriori) sur la question factuelle de savoir quels universaux existent :

My contention is that, by accepting this a posteriori Realism, the theory of universals, arguably the central problem of ontology, can be placed on a securer and more intelligible foundation than anything previously available. In particular, such a doctrine makes possible the reconciliation of an empiricist epistemology, which I wish to retain, with ontological realism about universals. [3]

 Pourquoi un réalisme scientifique ?

Le réalisme scientifique s’oppose à la conception selon laquelle il suffirait, pour déterminer quels universaux existent, de « considérer simplement quels prédicats s’appliquent aux particuliers » : ce n’est pas parce qu’il est vrai de dire que tel animal est une baleine que l’universel ’Baleine’ existe... Cela veut dire que l’analyse du langage ne suffit pas à l’élaboration d’une théorie des universaux. En effet, tout langage cristallise une vision ordinaire (pré-scientifique et pré-métaphysique) des choses : sans être nécessairement ni globalement erronée, une telle vision ne possède pas un degré de vérité et de précision suffisant pour constituer telle quelle une réponse satisfaisante aux questions spécifiquement scientifiques ou métaphysiques. Il est du rôle de la science et de la métaphysique, dans leur quête de la vérité, d’affiner et d’approfondir — de corriger si besoin — la vision des choses contenue dans le langage, non de s’aligner simplement sur elle.

Armstrong développe cette relativisation du langage dans la question des universaux de deux façons complémentaires :

  1. En rejetant l’argument sémantique en faveur de l’existence des universaux.
  2. En rejetant l’identification simple des sortes, des genres et des types, aux universaux à proprement parler.

Le rejet de l’argument sémantique

L’argument sémantique est un argument tentant, mais incorrect, en faveur de l’existence des universaux : il consiste à dire que l’existence de termes généraux signifiants (meaningful general words) implique l’existence des universaux. L’idée est la suivante : pour qu’un terme général ait une signification (meaning), il faut qu’il signifie quelque chose — qui ne peut être elle-même qu’une réalité générale, universelle. On prouve ainsi à bon compte que l’universel ’Baleine’ existe, pour autant que le terme général ’baleine’ a un sens...

Cet argument est incorrect, car, de façon générale, on n’a guère de raisons de penser que le langage humain soit un indicateur parfait et totalement fiable de ce qu’est la réalité (cf. plus haut) : il ne suffit pas que ce que l’on dit signifie quelque chose — voire même que ce soit vrai ! — pour que la réalité soit exactement telle qu’on le dit. Concernant la question des universaux, les Nominalistes ont suffisamment montré la possibilité pour un terme d’avoir une signification générale, tout en ne renvoyant dans la réalité que strictement à une multitude de particuliers (les universaux dans le langage comme « façon de parler » des particuliers dans la réalité).

L’argument sémantique est donc doublement impuissant :

  1. impuissant, fondamentalement, à montrer que les universaux existent ;
  2. impuissant aussi, par conséquent, à montrer quels universaux existent.

Au début de Nominalism & Realism, Armstrong développe l’idée que l’argument sémantique doit être soigneusement distingué de l’argument de ’l’Un à travers le Multiple’ (the One over Many argument) : l’argument sémantique est une variante erronée et non conclusive, de l’argument — lui conclusif — de ’l’Un à travers le Multiple’ :

Contemporary philosophy recognizes two main lines of argument for the existence of objective universals. The first is — or is a descendant of — Plato’s One over Many argument. Its premiss is that many different particulars can all have what appears to be the same nature. In the terms used by C. S. Peirce, different ’tokens’ may all be of the same ’type’. The conclusion of the argument is simply that in general this appearance cannot be explained away, but must be accepted. There is such a thing as identity of nature.
I take this argument to be sound. But the argument is sometimes presented as an argument from general words. It is asked how a general term can be applied to an indefinite multiplicity of particulars. It is answered that these particulars must be identical in some respect. There are two disadvantages in presenting the argument in this linguistic fashion. First, it obscures the fact that the same term may apply in virtue of different natures of the different particulars. As a result, where Realism is embraced, it is likely to be a priori rather than scientific Realism. Second, presenting the argument linguistically encourages confusion with an unsound argument to universals from meaning.
This second argument moves from the existence of meaningful general words to the existence of universals which are the meanings of those words. Universals are postulated as the second term of the meaning relation. The argument from ideal cases, such as Plato’s perfect circle, is perhaps a special case of this semantic argument to universals.
I regard this second line of argument as completely unsound. Furthermore, I believe that the identification of universals with meanings (connotations, intensions), which this argument presupposes, has been a disaster for the theory of universals. A thoroughgoing separation of the theory of universals from the theory of the semantics of general terms is in fact required. Only if we first develop a satisfactory theory of universals can we expect to develop fruitfully the further topic of the semantics of general terms. Philosophers have all too often tried to proceed in the opposite way. [4]

Un type ≠ Un universel

La position réaliste sur la question des universaux consiste certes à dire que l’identité de type qui s’observe entre des choses différentes s’explique fondamentalement par l’existence des universaux (cf. Qu’est-ce que le réalisme ?). Mais cela n’équivaut nullement à dire qu’à chaque type correspond nécessairement un universel. L’un des aspects du réalisme scientifique consiste précisément à récuser l’identification systématique : un type = un universel. Deux choses peuvent être du même type (ou du même genre, ou de la même sorte, ou de la même espèce) sans avoir néanmoins en commun quoi que ce soit de strictement identique : il suffit que leur constitution ou structure présente une similitude suffisante (cf. plus haut le cas des baleines). L’identification des universaux est plus profonde que celle des types. L’identification des types correspond à notre saisie pré-scientifique et pré-métaphysique de la réalité : en revanche, la conclusion qu’il existe des universaux est de nature métaphysique, et l’identification ultime des universaux — c’est-à-dire des propriétés et relations ultimes des particuliers au sens strictest l’affaire de l’investigation scientifique.

Voici comment Armstrong présente le problème et sa solution. Le problème : peut-on vraiment identifier un universel dès qu’il y a identité de type ?

Take the class of human beings. Is there really something which all human beings have in common in virtue of which they are human beings ? Consider men, women, children, geniuses, mongols, the decorticated, mutations, quaduple amputees and so on. Is there really a one thing which holds together the many ? The same sort of puzzle can be developped for almost any other type one cares to consider. Is there really something common to all red things which makes them red ? If two things are exactly the same shade of red, then it is not implausible to think that an identity is involved. But is there anything common to things of a different shade of red ? It is not clear that there is. [5]

Attention ! Armstrong ne dit pas que l’espèce humaine n’existe pas, ou que les trisomiques ou les handicapés seraient moins humains que les gens « normaux »... Ce qu’il dit, c’est que l’identité de l’espèce humaine n’équivaut sans doute pas à l’identité métaphysique stricte d’un universel — mais plutôt à une similitude suffisamment forte de la constitution biologique de tous les êtres humains. Que ce soit probablement le cas de tous les types que nous identifions le conduit à adopter la position d’un réalisme scientifique :

The solution consists in taking an immanent view of universals [= Aristotelian Realism], but denying any simple identification of sorts, kinds and types with universals. An account of sorts, kinds and types must be given in terms of universals. It must be given in terms of the properties and/or relations of the tokens said to be all of one type. But the properties and/or relations which make different particulars to be of a certain sort, kind, or type need not be identical in the different particulars. Most of our sortings and classifyings are no more than a first approximation to, or rough stab at, a genuine unifying principle. To break through to genuine identities calls for the profound siftings of the whole scientific enterprise. [6]

Notes

[1« Épistémologique » signifie que cette distinction concerne la façon dont nous connaissons les universaux (par opposition à « ontologique » = qui concerne la façon dont les choses sont en elles-mêmes).

[2« Nous soutenons [dans Universals & Scientific Realism] qu’on ne peut déterminer quels universaux existent en considérant simplement quels prédicats s’appliquent aux particuliers. Au contraire, c’est la tâche de la science totale, conçue comme enquête totale, que de déterminer quels universaux existent. La position que nous défendons ici est donc celle d’un Réalisme scientifique sur les universaux. On pourrait parler également d’un Réalisme a posteriori. » (D. M. Armstrong, Universals & Scientific Realism. Volume I : Nominalism & Realism, Cambridge University Press 1978, p. xiii.)

[3« Ma thèse est qu’en acceptant ce Réalisme a posteriori, on peut placer la théorie des universaux — qui constitue sans doute la question la plus centrale de l’ontologie — sur des fondations plus solides et plus intelligibles que tout ce qui a été proposé jusqu’ici. En particulier, c’est une doctrine qui rend possible la réconciliation d’une épistémologie empiriste, que je souhaite conserver, avec le réalisme ontologique au sujet des universaux. » (D. M. Armstrong, Nominalism & Realism, p. xv.)

[4« La philosophie contemporaine reconnaît deux formes principales d’argument en faveur de l’existence des universaux. La première forme est — ou descend de — l’argument platonicien de ’l’Un à travers le Multiple’. Sa prémisse est que de multiples particuliers différents peuvent tous posséder ce qui semble être la même nature. Dans les termes utilisés par C. S. Peirce, des tokens différents peuvent tous être du même type. La conclusion de l’argument est simplement que, de façon générale, on ne peut trouver d’explication qui évacue cette apparence, mais qu’il faut l’accepter. Il existe bien quelque chose de tel que l’identité de nature.
Je considère que cet argument est conclusif. Mais il est parfois présenté comme un argument à partir des termes généraux. On demande comment un terme général peut s’appliquer à une multiplicité indéfinie de particuliers. La réponse est que ces particuliers doivent être identiques à quelque égard. Il y a deux inconvénients à présenter l’argument sous cette forme linguistique. Premièrement, cela masque le fait que le même terme peut s’appliquer en vertu de natures différentes chez les différents particuliers. Il en résulte que si l’on se rallie au Réalisme, il s’agira plutôt de Réalisme a priori que de Réalisme scientifique. Deuxièmement, présenter l’argument sous forme linguistique incite à le confondre avec un autre argument, incorrect, en faveur des universaux : l’argument tiré de la signification.
Ce second argument part de l’existence de termes généraux signifiants pour conclure à l’existence d’universaux qui constituent la signification de ces termes. On postule les universaux comme second terme de la relation de signification. L’argument tiré des cas idéaux — tel le cercle parfait de Platon — est peut-être un cas particulier de cet argument sémantique en faveur des universaux.
Je considère ce deuxième type d’argument comme totalement non-conclusif. En outre, je pense que l’identification des universaux aux significations (ou connotations, ou intensions), qu’il présuppose, a été un désastre pour la théorie des universaux. Ce qui est en fait impératif, c’est de séparer totalement la théorie des universaux de la théorie de la signification des termes généraux. C’est seulement si on développe d’abord une théorie satisfaisante des universaux, qu’on peut espérer développer une théorie fructueuse de cet autre sujet qu’est la sémantique des termes généraux. Les philosophes n’ont été que trop souvent portés à procéder dans l’autre sens. » (D. M. Armstrong, Nominalism & Realism, p. xiii-xiv.)

[5« Prenons la classe des êtres humains. Y a-t-il vraiment quelque chose que tous les êtres humains ont en commun, en vertu de quoi ils seraient des êtres humains ? Voyez les hommes, les femmes, les enfants, les génies, les trisomiques, les décérébrés, les mutants, les amputés des quatre membres, etc. Y a-t-il réellement une unique chose qui rassemble le multiple ? Le même genre de question se posera à propos de tout autre type que l’on examinera. Y a-t-il réellement quelque chose de commun à toutes les choses rouges qui fait qu’elles sont rouges ? Si deux choses sont exactement de la même nuance de rouge, alors il n’est pas impossible de penser qu’il y a une identité qui est impliquée. Mais y a-t-il quoi que ce soit de commun à des choses qui sont de différentes nuances de rouge ? Il n’est pas du tout évident que ce soit le cas. » (D. M Armstrong, Nominalism & Realism, chap. 7, section viii, p. 75-76.)

[6« La solution consiste à adopter une conception immanente des universaux [= réalisme de type aristotélicien], tout en récusant toute identification simple des sortes, des genres et des types, aux universaux. Rendre compte des sortes, des genres et des types, doit se faire en termes d’universaux — à savoir en termes des propriétés et/ou relations des tokens que l’on dit être tous d’un même type. Mais les propriétés et/ou relations qui font que différents particuliers sont d’une certaine sorte, d’un certain genre ou d’un certain type, ne sont pas nécessairement identiques dans les différents particuliers. La plupart des tris et des classifications que nous effectuons ne sont rien de plus qu’une première approximation, une tentative plus ou moins grossière en direction d’un véritable principe unificateur. Pour parvenir à de véritables identités, il faut ce passage au crible approfondi qui relève de l’entreprise scientifique dans sa totalité. » (D. M. Armstrong, Nominalism and Realism, ibid. p. 76.)

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