8. Qu’est-ce que le nominalisme ?

jeudi 13 août 2015, par Denis Cerba

En bref : Le nominalisme est une théorie métaphysique qui soutient que les apparentes identités de nature qu’on repère entre les choses (dues à leurs ’caractéristiques communes’) s’expliquent sans qu’il soit nécessaire de recourir à la notion d’universel.

Le nominalisme est l’une des deux grandes solutions à un problème métaphysique central : le problème des universaux. Ce problème, nous l’avons vu, concerne la façon dont il faut comprendre et analyser le fait que des choses différentes semblent posséder des caractéristiques communes (en termes plus techniques : que des tokens différents puissent être de même type, cf. La distinction type/token).

Reprenons rapidement les données du problème, afin de comprendre l’idée centrale de la solution nominaliste.

 Le problème

Les choses qui nous entourent semblent être des choses différentes les unes des autres, distinctes, individuelles, singulières : ce qu’on appelle en métaphysique des particuliers [1]. Par exemple, cette table devant moi est un particulier, de même que la feuille de papier qui s’y trouve, etc. Il nous semble tout aussi évident que ces particuliers possèdent certaines caractéristiques : par exemple, ce papier est blanc, la table est rectangulaire, etc. Les philosophes distinguent deux grands types de caractéristiques : les propriétés (qui concernent un particulier : ce papier est blanc) et les relations (qui concernent plusieurs particuliers : la feuille de papier est sur la table).

Les particuliers ont donc des propriétés et sont en relation avec d’autres particuliers. Tel est le constat de départ, qu’en un sens personne ne conteste : Nominalistes et Réalistes s’accordent à reconnaître que cette feuille de papier est blanche et qu’elle est posée sur cette table... Mais il divergent en revanche sur l’analyse qu’il convient de donner de cette situation : ils sont en effet d’accord (à nouveau) pour penser que cette situation requiert analyse, parce que — toute banale et incontestable soit-elle à son niveau — elle recèle néanmoins un problème métaphysique.

Ce problème provient d’une différence radicale, ontologique, qui semble exister entre les particuliers et les propriétés (ou relations) qu’ils possèdent : alors que les particuliers sont singuliers, les propriétés (ou relations) sont de nature à pouvoir être possédées en commun par différents particuliers. Les caractéristiques des choses ont elles-mêmes pour caractéristique de pouvoir être communes... Comme particulier, cette feuille de papier est unique, singulière, différente et distincte de toutes les autres — alors que sa propriété d’être blanche peut au contraire être partagée par de nombreux autres particuliers : quand nous disons que cette autre feuille de papier est, elle aussi, blanche, ne nous heurtons-nous pas au constat que ces deux feuilles sont de la même couleur ? Les métaphysiciens trouvent cette situation problématique (« puzzling ») :

We start with a basic agreement, then : that in some minimal or pre-analytic sense there are things having certain properties and standing in certain relations. But, as Plato was the first to point out, this situation is a profoundly puzzling one, at least for philosophers. The same property can belong to different things. The same relation can relate different things. Apparently, there can be something identical in things which are not identical. Things are one at the same time as they are many. How is this possible ? [2] (D. M. Armstrong, Universals & Scientific Realism, Vol. I : Nominalism and Realism, Cambridge University Press 1978, p. 11.)

Le problème est donc celui-ci : comment analyser l’apparente identité des caractéristiques communes à des particuliers différents ? (= L’identité de type entre tokens différents.)

 L’option nominaliste

Voici comment Armstrong présente l’idée centrale de l’option nominaliste, par opposition à l’option réaliste :

Nominalists and Realists react to the puzzle in different ways. Nominalists deny that there is any genuine or objective identity in things which are not identical. Realists, on the other hand, hold that the apparent situation is the real situation. There genuinely is, or can be, something identical in things which are not identical. Besides particulars, there are universals.
The fundamental contention of Nominalism is that all things that exist are only particulars. [3] (D. M. Armstrong, ibid., p. 11-12)

La thèse nominaliste est la suivante : à l’analyse, il s’avère que cette part d’identité apparemment conférée à des particuliers différents par leurs caractéristiques communes — n’existe tout simplement pas. (Par opposition aux Réalistes, pour qui elle existe bel et bien : cf. Qu’est-ce que le réalisme ? Mais attention ! Un réaliste n’affirme pas nécessairement la position simpliste selon laquelle toute identité apparente est réelle : cf. Qu’est-ce que le réalisme scientifique ?).

Le nominalisme revient donc à dire que n’existe pas cette forme d’identité qui transcenderait l’identité des particuliers, donc que les universaux n’existent pas (l’universel étant précisément, par définition, une entité apte à exister strictement à l’identique en des choses strictement différentes). Autrement dit : seul existe le particulier.

Bien évidemment, le Nominaliste ne peut se contenter de dire que l’universel n’existe pas : il doit élaborer une théorie qui explique l’apparente identité de type entre choses différentes. Cette identité ne peut pas être que pure apparence : autrement, il faudrait soutenir qu’il est entièrement faux de dire que deux feuilles de papier puissent être de la même couleur, ou que Pierre et Jean sont tous deux des hommes, etc. — ce qu’aucun Nominaliste n’entend soutenir ! Il y a donc bien quelque chose qui fonde les identités de type qu’on repère entre les choses (quelque chose qui rapproche deux feuilles de papier de la même couleur, qui n’existe pas entre deux feuilles de couleurs différentes) — mais ce n’est pas un universel. En fait, il n’existe pas un nominalisme, mais des nominalismes — des théories variées, irréductibles les unes aux autres, qui n’ont en commun que d’éviter de recourir à la notion d’universel :

Although all Nominalists agree that all things that exist are only particulars, they by no means agree about the way that the problem of apparent identity of nature is to be solved. [4] (D. M. Armstrong, ibid., p. 12)

Il est donc difficile de donner du nominalisme en général une caractérisation qui aille au-delà des deux affirmations complémentaires : Les universaux n’existent pas — seul existe le particulier. Armstrong propose quant à lui de recourir à la notion d’identité large (par opposition à l’identité stricte) : cf. En quoi consiste le problème des universaux ?. Le nominalisme reconnaît bien une forme d’identité entre choses différentes due à leurs caractéristiques ’communes’ — mais il s’agit d’une identité au sens large, qui équivaut à l’existence d’une certaine classe d’équivalence réunissant les choses en question (sur ces notions, cf. l’article cité).

 Forces et faiblesses du nominalisme

Nous ne faisons ici que les évoquer. Le nominalisme — ou plutôt les nominalismes — est une théorie métaphysique très sérieuse et tout-à-fait respectable [5], qui, comme toute théorie métaphysique sérieuse, ne peut être adoptée ou rejetée qu’au terme d’un examen lui-même sérieux et minutieux.

Comme toute théorie métaphysique, le nominalisme a donc ses forces et ses faiblesses :

  • La principale force du nominalisme est son caractère économique : il évite de postuler l’existence de ces entités étranges (extravagantes !, diraient les Nominalistes) que sont les universaux. Il n’existe que des particuliers : des choses du genre de celles que nous côtoyons tous les jours. Ce principe d’économie, qui sous-tend le nominalisme, est appelé le principe du Rasoir d’Ockham : « Il ne faut pas multiplier sans nécessité les entités » (Entia non sunt multiplicanda præter necessitatem). Cela veut dire qu’il est prudent, en métaphysique, de ne postuler l’existence que du nombre le plus réduit possible d’entités nouvelles, juste celles dont on a strictement besoin pour rendre compte des apparences (le principe d’économie est une vertu épistémique) [6].
  • La principale faiblesse du nominalisme est sa complexité : nous verrons, en étudiant les différentes formes de nominalisme, que vouloir se passer des universaux tout en rendant compte de l’identité de type nécessite l’élaboration de théories beaucoup plus complexes que la solution, beaucoup plus simple, de l’existence de l’universel.

Notes

[1En français courant, « un particulier » ne peut désigner qu’une personne ; mais en métaphysique, il s’agit d’un terme technique qui s’applique à toute entité singulière (une personne, un animal, une table, un électron, etc.).

[2« On part donc d’un constat basique et sur lequel tous sont d’accord : en un sens minimal, pré-analytique, il y a des choses qui possèdent certaines propriétés et qui entretiennent certaines relations les unes avec les autres. Mais, comme Platon fut le premier à le faire remarquer, cette situation a quelque chose de profondément intriguant, du moins pour les philosophes. La même propriété peut appartenir à des choses différentes. La même relation peut relier des choses différentes. Apparemment, il peut y avoir quelque chose d’identique dans des choses qui ne sont pas identiques. Les choses sont unes tout en étant plusieurs. Comment est-ce possible ? »

[3« Nominalistes et Réalistes réagissent différemment au problème. Les Nominalistes nient qu’existe la moindre identité véritable, ou objective, dans des choses qui ne sont pas identiques. Les Réalistes, en revanche, considèrent que la situation apparente est la situation réelle : il y a bien, ou il peut y avoir, quelque chose d’identique dans des choses qui ne sont pas identiques. En plus des particuliers, il y a aussi des universaux.
La thèse fondamentale du nominalisme est donc la suivante : toutes les choses qui existent ne sont que des particuliers. »

[4« Bien que tous les Nominalistes soient d’accord pour dire que toutes les choses qui existent ne sont que des particuliers, ils ne s’accordent en aucune façon sur la manière dont le problème posé par l’apparente identité de nature doit être résolu. »

[5Nous profitons de l’occasion pour dénoncer la fable complaisamment répandue par beaucoup de Catholiques de tendance conservatrice, selon laquelle le nominalisme de Guillaume d’Ockham serait à l’origine de toutes les prétendues « catastrophes » qui auraient succédé au temps béni du moyen âge : la naissance du monde moderne, l’individualisme, le protestantisme, etc.

[6Ce principe tire son nom de Guillaume d’Ockham (1285-1347), le plus grand et le plus célèbre des Nominalistes médiévaux.

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