1. Qu’est-ce que le « dualisme de substance » ?

mardi 22 juillet 2014, par Denis Cerba

En bref : Pour le « dualisme de substance », le corps et l’esprit sont deux choses distinctes et de natures entièrement différentes (le corps est un objet physique, l’esprit un objet non-physique), qui néanmoins interagissent causalement.

Le « dualisme de substance » est l’une des grandes théories qui s’affrontent en philosophie de l’esprit contemporaine.

Le « dualisme de substance » est la forme la plus extrême de dualisme corps/esprit. Son tenant le plus illustre est le philosophe français René Descartes (1596-1650) : c’est pourquoi on parle aussi souvent de « dualisme cartésien ». Mais il convient en fait de distinguer entre dualisme de substance en général, et dualisme cartésien (qui n’est qu’une forme de dualisme de substance) : sur cette distinction, cf. Introduction au dualisme cartésien, et Quelle différence entre dualisme de substance et dualisme cartésien ?

Le « dualisme de substance » affirme que dans un être humain, l’esprit est une chose d’une nature entièrement différente du corps : le corps est un objet physique, l’esprit est un objet non-physique.

Le dualisme de substance se caractérise donc par deux affirmations fondamentales :

  1. l’esprit est une chose (une « substance ») ;
  2. l’esprit est une chose non-physique.

 L’esprit est une « substance »

Le terme « substance » est un terme philosophique ancien (d’origine aristotélicienne), dont la définition et difficile et controversée... Mais mieux vaut ne pas se lancer dans la question préalable « Qu’est-ce qu’une substance ? » pour comprendre ce qu’est le « dualisme de substance » ! Il suffit pour cela de se fier à l’intuition que nous avons tous d’une certaine distinction fondamentale dans le monde entre les choses (things) et les simples propriétés des choses (ways things are : les façons dont sont les choses) :

  • une « chose » existe par elle-même, de façon autonome (même si elle a un jour été produite et qu’elle a besoin d’autres choses pour continuer à exister) : une table, une montagne, un électron, un animal, un homme, etc., sont des « choses » en ce sens ;
  • une propriété d’une chose n’est qu’une caractéristique (ou un état, ou une activité, etc.) d’une véritable chose : elle ne peut pas exister « toute seule », indépendamment d’une « chose » dont elle est la propriété. Par exemple, le fait de « peser 5 kg » est une propriété : c’est quelque chose de « réel », mais qui ne peut exister « tout seul » (c’est nécessairement une chose matérielle qui « pèse 5 kg »). Autre exemple : un sourire n’est pas une vraie « chose » (c’est une caractéristique passagère d’un visage), etc., etc.

Donc, quand le « dualisme de substance » dit que l’esprit est une « chose » (ou une « substance »), il veut dire la chose suivante : l’esprit d’un être humain est une « chose » tout autant que l’est son corps, ce qui veut dire que le corps et l’esprit sont deux choses distinctes. Donc : même si extérieurement, nous semblons n’être qu’une seule « chose », en fait nous sommes composés de deux « choses » (un corps et un esprit). Cela signifie encore que notre esprit existe indépendamment de notre corps (et pourrait exister sans lui, « tout seul »).

 L’esprit est un objet non-physique

Le « dualisme de substance » ne se contente pas d’affirmer que le corps et l’esprit sont deux choses distinctes : il ajoute que ce sont deux choses de natures différentes (et de natures entièrement différentes).

  • Le corps est une chose physique :
    • il est situé dans l’espace,
    • il est constitué des atomes que connaît la chimie (Carbone, Hydrogène, Oxygène, etc.),
    • il a un certain poids et une certaine taille,
    • il peut être vu et touché,
    • etc.
  • L’esprit, en revanche, est une chose non-physique :
    • il n’est pas situé dans l’espace,
    • il n’est pas fait d’atomes,
    • il n’a ni poids, ni taille,
    • il ne peut être ni vu, ni touché,
    • etc.

  L’esprit et le corps interagissent

Il y a une troisième chose que le « dualisme de substance » ajoute généralement : bien que totalement distincts l’un de l’autre, le corps et l’esprit agissent néanmoins l’un sur l’autre (ils « interagissent »). Cette action est de nature causale : on parle d’« interactionnisme causal ».

  • Le corps agit causalement sur l’esprit. Par exemple, quand le corps est blessé (phénomène physique), l’esprit ressent une douleur (phénomène mental, qui relève de l’esprit (mind)). Pour le « dualisme de substance », la douleur résulte d’une action exercée par le corps sur l’esprit, et plus exactement d’une action exercée par le cerveau sur l’esprit : les nerfs envoient un « message » au cerveau, qui lui-même envoie un « message » à l’esprit, et c’est l’esprit (et non le cerveau !) qui ressent la douleur.
  • Inversement, l’esprit agit causalement sur le corps. Par exemple, quand on tend la main volontairement, c’est l’esprit qui décide de le faire (acte mental) : il transmet cette décision au cerveau, qui lui-même la transmet aux muscles du bras et de la main, etc.
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Le cerveau (physique) agit sur l’esprit (non-physique), mais n’a lui-même aucune activité mentale

Il faut bien noter ceci : pour le « dualisme de substance », l’esprit est totalement distinct du cerveau. Le cerveau est une partie du corps : il est sans doute l’endroit du corps où se produit l’interaction entre le corps physique et l’esprit non physique, mais le cerveau lui-même, en tant qu’organe physique, n’a aucune activité proprement mentale.

  • Le cerveau ne pense pas : c’est l’esprit qui pense ;
  • le cerveau ne raisonne pas : c’est l’esprit qui raisonne ;
  • le cerveau ne décide rien : c’est l’esprit qui décide ;
  • le cerveau n’a aucune expérience consciente : seul l’esprit en a ;
  • le cerveau ne ressent ni douleur ni plaisir : seul l’esprit ressent douleur ou plaisir ;
  • etc.

Donc, pour le « dualisme de substance », le cerveau est stupide, sans conscience, sans volonté, etc. : c’est l’esprit non-physique qui fait tout cela !

À noter également : on peut être dualiste (de substance) sans être interactionniste. Certains philosophes dualistes ont soutenu qu’en fait le corps et l’esprit n’interagissent absolument pas : nous avons l’impression qu’ils le font, mais en fait, quand un événement se produit dans le corps, un événement se produit en parallèle dans l’esprit sans que l’événement physique cause l’événement mental (et vice versa). C’est la théorie « paralléliste » : corps et esprit mènent leur existence « en parallèle », sans avoir la moindre influence l’un sur l’autre, mais de façon pourtant harmonieuse ; cette harmonie est en fait préétablie par Dieu (théorie de « l’harmonie préétablie ») : Dieu fait en sorte que quand le corps est blessé, l’esprit ressente une douleur, mais ce n’est pas la blessure qui cause la douleur... Cette théorie a été soutenue en particulier, au 17e s., par G. W. Leibniz (1646-1716). Elle est spéculativement possible, mais néanmoins très bizarre, et n’est guère prise au sérieux par la philosophie contemporaine.

 Conclusion

Le dualisme de substance a un aspect séduisant, car il rend compte de façon claire et puissante de cette idée ancienne et répandue selon laquelle nous serions des êtres composés d’une partie matérielle et d’une « partie immatérielle » (une « âme »). Cf. Quels sont les principaux arguments en faveur du dualisme de substance ?

C’est une théorie qui suscite néanmoins des questions :

  • n’est-il pas excessif d’affirmer que notre « âme » est une « chose » à part entière, qui existe de façon totalement autonome « à côté » du corps ? Ne suffit-il pas de dire que nous avons certaines propriétés non-physiques ? (Cf. le dualisme de propriété.)
  • Il existe aujourd’hui des théories qui soutiennent que les états mentaux sont en fait de nature physique : est-il vraiment nécessaire de maintenir la distinction en nous entre une dimension physique et une dimension non-physique ? N’est-il pas plus simple, et plus conforme aux avancées récentes de la science, de reconnaître que nous sommes des êtres purement physiques ? (cf. la théorie de l’identité, et : L’esprit peut-il être quelque chose de physique ?)
  • Si (comme le dit le dualisme de substance) le corps et l’esprit sont deux choses de natures entièrement différentes, comment peut-on comprendre qu’ils interagissent aussi facilement l’un sur l’autre ? Du physique peut-il agir sur du non-physique, et vice versa ? (cf. Les principaux arguments contre le dualisme de substance)

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