Qu’est-ce que le « Naturalisme » ?

jeudi 19 juin 2014, par Denis Cerba

En bref : Le « naturalisme » d’Armstrong est une thèse métaphysique : elle consiste à nier l’existence d’entités qui existeraient en dehors de l’espace et du temps (en particulier : Dieu).

Comme tous les mots en -isme, le terme « naturalisme » peut avoir des sens très variés en philosophie (et plus encore en histoire de la philosophie). Ici, nous nous intéressons uniquement au sens précis que lui donne Armstrong quand il dit que sa métaphysique est « naturaliste ».

Le naturalisme (au sens armstrongien) est une thèse métaphysique très globale. La métaphysique étudie la totalité des « choses », et le naturalisme consiste à dire que cette totalité se limite au système spatiotemporel : n’existe que ce qui est situé dans le temps et l’espace.

[Naturalism] is the contention that the world, the totality of entities, is nothing more than the spacetime system. (WSA, p. 5)

La thèse naturaliste présente donc deux volets :

  1. Un volet positif : le monde spatiotemporel existe. Cela nous semble évident (et ça l’est aux yeux des philosophes analytiques contemporains !), mais il s’est trouvé des philosophes dans l’histoire pour dire que le monde de l’espace et du temps n’était qu’une « apparence », fondamentalement une création de l’esprit (c’est la position dite « idéaliste »).
  2. C’est évidemment le volet négatif de la thèse naturaliste qui est important : certaines « choses », qu’on suppose exister « ailleurs » que dans l’espace et le temps, en fait n’existent pas. Ces choses sont de deux types :
    • Il y a d’abord les réalités dites « surnaturelles » : un « Dieu », ou certaines « forces surnaturelles » (par ex. : les anges), censés « transcender » le monde spatiotemporel. En particulier, donc, le naturalisme s’oppose au théisme (i.e. : la croyance que « Dieu existe »).
    • Mais la réflexion philosophique s’est également interrogée sur d’autres types d’entités : des entités non traditionnellement qualifiées de « surnaturelles », mais qu’il est néanmoins difficile de situer dans l’espace-temps. Deux exemples : les nombres, et les universaux. Armstrong n’a aucun problème pour accepter l’existence des nombres et des universaux, mais non pour accepter l’idée qu’ils existeraient en dehors de l’espace-temps : par exemple, dans le cas des universaux, la thèse d’Armstrong est que les universaux, certes, existent, mais seulement comme instanciés (c’est-à-dire comme liés à un particulier pour constituer un « état de choses », l’« état de choses » étant le constituant fondamental, la structure de base, du monde spatiotemporel).

En résumé, et dans les mots d’Armstrong, le naturalisme consiste essentiellement en une thèse négative, qui se subdivise en deux négations :

First, there is the denial that there is any transcendent deity or other spiritual force standing outside the spacetime system. Second, there is the denial of the additional entities postulated by the philosophers. (WSA, p. 7)

À noter pour finir un complément très important à l’affirmation (armstrongienne) qu’« il n’est d’autre réalité que celle du monde spatiotemporel » : dire que le seul monde qui existe est le monde spatiotemporel n’équivaut pas à dire que les structures les plus fondamentales du monde soient l’espace et le temps. Il reste tout à fait possible que le temps et l’espace ne soient pas ontologiquement (ou : philosophiquement) fondamentaux : c’est-à-dire qu’ils soient analysables en termes d’entités encore plus fondamentales (pour Armstrong, ce sera avant tout à la science, à une investigation a posteriori des choses, de le dire). Pour le moment, dire que seul existe le monde spatiotemporel, c’est simplement nier l’existence des entités dont on assume a priori qu’elles ne sont pas situées dans le temps et l’espace.

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