Qu’est-ce que la « survenance » (supervenience) ?

lundi 3 novembre 2014, par Denis Cerba

Nous avons déjà indiqué (cf. art. 805) une caractérisation informelle de la « survenance » : une chose « survient » sur autre chose quand la seconde ne va pas sans la première.

Nous proposons dans ce qui suit deux définitions plus précises (et équivalentes) de la survenance, ainsi qu’un exemple (l’exemple des relations dites « internes »).

 Première définition de la survenance

Une définition plus précise est donnée par Armstrong, parmi les préliminaires à sa synthèse métaphysique :

Nous dirons que l’entité Q survient sur (supervenes upon) l’entité P, si et seulement s’il est impossible que P existe et que Q n’existe pas, si P est possible. L’‘impossibilité’ est ici l’impossibilité la plus forte (l’impossibilité absolue) : celle en vertu de laquelle la plupart des philosophes diraient qu’il est impossible que 7 + 5 = 11. La ‘possibilité’ est la plus faible des possibilités : la possibilité, par exemple, que la Terre et ses habitants n’existent pas. [1]

Une précision sur les notions de possibilité/impossibilité telles qu’Armstrong les utilise ici : il s’agit de ce qu’on appelle la possibilité, et l’impossibilité, logiques (par opposition à la possibilité/impossibilité physique) :

  1. le possible et l’impossible physiques dépendent du monde tel qu’il est : de ses caractéristiques et lois fondamentales ; par exemple, en ce sens, il est impossible pour un homme de traverser l’Atlantique à la nage ;
  2. le possible et l’impossible logiques dépendent des seules lois logiques, dont on a de bonnes raisons de penser qu’elles pourraient être valables dans des Univers d’une constitution extrêmement différente du nôtre : en ce sens, il ne semble pas logiquement impossible qu’un homme puisse traverser l’Atlantique à la nage.

Il résulte de cela que :

  1. la possibilité logique est la plus faible des possibilités : il y a une quantité de choses impossibles dans notre monde qui sont possibles logiquement (à commencer par le fait que notre monde n’existe pas !) ;
  2. l’impossibilité logique est la plus forte des impossibilités : quelque différent tel ou tel Univers puisse-t-il être du nôtre, l’impossible logique y restera impossible !

Le recours aux notions de possibilité et d’impossibilité logiques dans la définition de la survenance montre que cette définition n’emporte aucune analyse réelle de la survenance : il s’agit d’une clarification conceptuelle, qui ne dit pas comment la survenance se réalise ontologiquement dans notre monde (sur la distinction analyse réelle/analyse conceptuelle, cf. art. 784).

 Une définition alternative

Armstrong propose une seconde définition de la survenance, équivalente à la première, mais formulée en termes de mondes possibles. La notion de ‘monde possible’ est centrale dans nombre de théories métaphysiques contemporaines : un ‘monde possible’ est n’importe quel monde qui serait en quoi que ce soit différent du monde réel.

Il est pratique également (parce que plus confortable pour l’intellect humain qui manie les extensions plus facilement que les intensions) de définir la survenance en termes de mondes possibles. Une telle définition ne signifie aucun engagement ontologique (ontological commitment) en faveur de l’existence de ce genre de mondes. Nous dirons que Q survient sur P si et seulement s’il y a des mondes-P et que tous les mondes-P sont des mondes-Q. (Un monde-P est un monde qui contient l’entité P [...]). [2]

 Un exemple de survenance

Un cas important de survenance est fourni aux yeux d’Armstrong par ce qu’on appelle les « relations internes » : les relations internes surviennent sur leurs termes.

Une relation interne se distingue d’une relation externe :

  1. une relation externe n’est pas impliquée par ses termes : par exemple, si Jean se trouve à droite de Paul, c’est une relation externe entre Jean et Paul, car elle n’est pas impliquée par la « nature » de Jean et de Paul (Jean pourrait tout aussi bien se trouver à la gauche de Paul...). Les relations externes sont de vraies relations.
  2. Les relations internes sont de pseudo-relations, qui sont impliquées par la nature même des termes qu’elles relient. C’est par exemple le cas de la relation plus grand que : Jean est plus grand que Paul en vertu purement des caractéristiques physiques internes de Jean et de Paul (si Jean et Paul sont tels qu’ils sont, Jean ne peut qu’être plus grand que Paul : il ne peut être ni aussi grand, ni plus petit, que lui...).

On voit qu’en vertu même de sa définition, toute relation interne est survenante par rapport à ses termes :

Une relation est interne à ses termes si et seulement s’il est impossible que les termes existent et que la relation n’existe pas, où l’existence conjointe des termes est possible. Ou encore : l’existence conjointe des termes étant possible, ils impliquent l’existence de la relation. Ou enfin : il y a des mondes dans lesquels tous les termes existent, et dans tous ces mondes la relation existe elle aussi. [3]

Notes

[1David M. Armstrong, A World of States of Affairs, 1997, p. 11.

[2Ibid.

[3Ibid., p. 12.

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