Qu’est-ce que la querelle du Filioque ?

mercredi 27 mai 2015, par theopedie

En bref : La querelle du Filioque est un débat théologique qui oppose chrétiens catholiques et chrétiens orthodoxes. Pour les chrétiens orthodoxes, l’Esprit Saint procède du Père ; pour les chrétiens catholiques, l’Esprit Saint procède du Père et du Fils (« Filioque » en Latin).

 Origines historiques

Le Credo issu du concile œcuménique de Nicée-Constantinople (325-381) est un texte qui explicite le contenu de la foi chrétienne. Il est reconnu par les chrétiens orthodoxes et les chrétiens catholiques :

Nous croyons en un seul Dieu Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses visibles et invisibles. Et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré et non fait, consubstantiel au Père, par qui tout a été fait ; qui pour nous hommes et pour notre salut est descendu des cieux, s’est incarné par le Saint-Esprit, de la Vierge Marie et s’est fait homme ; qui en outre a été crucifié pour nous sous Ponce-Pilate, a souffert, a été enseveli et est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures ; qui est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père, d’où il viendra avec gloire juger les vivants et les morts ; dont le règne n’aura pas de fin. Nous croyons au Saint-Esprit, Seigneur et vivifiant, qui procède du Père, doit être adoré et glorifié avec le Père et le Fils, qui a parlé par les saints prophètes. Et l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. Nous confessons un seul baptême pour la rémission des péchés. Nous attendons la résurrection des morts et la vie du siècle à venir. Ainsi-soit-il.

Or, afin de lutter contre certaines hérésies (en particulier l’arianisme), certaines églises locales occidentales rajoutèrent à ce Credo l’inclusion suivante : il procède du Père et du Fils (filioque). Cet ajout, apparu en Espagne, est ensuite passé en Gaulle, puis en Italie, puis Constantinople. Mais les moines de Constantinople virent dans cette inclusion un ajout indu et une provocation liturgique. De là s’en est suivie la querelle théologique du Filioque.

La querelle atteint un point de non retour lorsque, à l’invitation de Charlemagne, le concile latin d’Aix la Chapelle (809) confirma la doctrine du Filioque, sans l’inclure toutefois dans le Credo. Ce dernier concile, n’étant pas œcuménique, mais seulement latin (catholique), les chrétiens grecs (orthodoxes) l’interprétèrent comme une volonté ouverte de rupture.

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La querelle du Filioque
Le Filioque vu et caricaturé par un orthodoxe : cette doctrine entraînerait une subordination de l’Esprit Saint dans la Trinité.

 Un apaisement récent

Récemment, l’Eglise Catholique essaye d’apaiser cette ancienne querelle : certains papes ont ainsi récité le Credo de Nicée-Constantinople sans l’inclusion du Filioque, afin de montrer qu’ils reconnaissaient la foi des chrétiens orthodoxes.

Ιl serait souhaitable que le pape et les évêques catholiques rappellent, à la suite du pape Léon III, que Ιa version dogmatique du Symbole de Nicée-Constantinople est l’original grec confessé par les conciles et que celui-ci contient déjà en lui la plénitude de la foi catholique dans le Saint-Esprit dont le Filioque est une explication latine qυi ne prétend rίen ajouter au dogme conciliaire (Garrigues)

Plus récemment, un document intitulé Les traditions grecques et latines concernant la procession du Saint-Esprit, Clarification du conseil pontifical pour la promotion de l’unité des Chrétiens (1995) a tenté de clarifier cette querelle. Ce document y expose en effet la doctrine catholique du Fioloque avec un souci de conciliation.

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Le Filioque
Le Filioque vu (mais mal compris) par un catholique : la monarchie du Père est reconnue, mais il y aurait double procession et double principe de l’Esprit Saint.

 Origines linguistiques

L’origine lointaine de la querelle est un problème de traduction. Le terme grec ἐκπόρευσις signifiant la procession est un terme technique reversé au seul Père, principe et source de toute chose. En ce sens, l’Esprit Saint ne procède que du Père. C’est la Monarchie du Père, que reconnaissent aussi les Latins. En revanche, le terme latin de processio qui a servi à traduire ce terme grec est un terme plus large et plus commun qui souligne une unité consubstantielle. On dirait en langage philosophique une « émanation ». En ce sens, l’Esprit Saint émane du Père et du Fils.

L’ἐκπόρευσις grecque ne siginifie que la relation d’origine par rapport au seul Père en tant que principe de la Trinité. En revanche, la processio latine est un terme plus commun signifiant la communication de la divinité consubstantielle du Père au Fils et du Père par et avec le Fils au Saint-Esprit [3]. En confessant le Saint-Esprit « ex Patre procedentem » les Latins ne pouvaient donc que supposer un Filioque implicite qui serait explicité plus tard dans leur version liturgique du symbole.

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Le Filioque
L’interprétation autorisée : une unique procession à laquelle participe le Père à titre de principe et le Fils par union au Père.

 Conclusion

S’il est probablement possible de retracer la querelle du Filioque à travers l’évolution de la langue latine et grecque, beaucoup d’orthodoxes affirment toutefois que la querelle ne se réduit pas à un simple malentendu (Les catholiques auraient tendance, quant à eux, à réduire cette querelle à une divergence culturelle). Pour les orthodoxes, se mêlent en plus des considérations théologiques sur l’essence divine et les propriétés des hypostases divines. Le débat peut ainsi devenir très complexe.

Actuellement, et au delà des questions ecclésiologiques sur le rôle de la tradition et des conciles œcuméniques, la question est de savoir :

  • si la différence de conception entraîne une différence de foi ;
  • si les orthodoxes reconnaissent une procession de l’Esprit Saint immédiatement par le Père et médiatement par le Fils (il procède du Père par le Fils).

Cette participation du Fils est d’ailleurs sanctionnée par différents passages du Nouveau Testament : Luc 24, 49 ; Jean 15, 26 ; Jean 16, 7 ; Jean 20, 22 ; Jean 14, 26 ; Jean 16, 13-15 ; Acte des Apôtres 2, 33 ; Romains 3, 3 ; Tite 3, 6.

9 Messages

  • Qu’est-ce que la querelle du Filioque ? Le 17 juillet 2015 à 21:22, par PASCAL BREDOUX BALLY

    Je pense que 99% des catholiques ou des orthodoxes ne connaissent ne pas cette différence d’interprétation et que l’explication n’est pas évidente à comprendre vu la façon primaire d’enseigner la religion. Pour ma part je n’arrive pas à saisir pourquoi dans les 2 cas on parle de religion monothéiste puisque le père, le fils et le saint-esprit ça fait 3. J’aimerais bien une réponse car je me pose la question depuis des années. Le fils est considéré par les juifs et les musulmans comme un prophète, il me semble que ces 2 religions sont vraiment monothéistes car il n’y a pas ce concept de trinité chez eux. Bon je ne suis pas un expert et peux me tromper mais comme dit auparavant j’aimerais bien une explication sur cette trinité qui à la fin ne fait qu’un seul dieu

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    • Qu’est-ce que la querelle du Filioque ? Le 19 juillet 2015 à 12:29, par Denis Cerba

      1) Vous avez raison : catholiques et orthodoxes se rejoignent totalement sur l’idée que Dieu est à la fois un et trine (et se distinguent en cela des juifs et des musulmans).

      2) Les chrétiens reconnaissent que c’est une affirmation très difficile à comprendre ! Il s’agit pour eux d’un mystère : quelque chose que l’homme peut comprendre dans une certaine mesure, mais pas de façon pleinement satisfaisante. Il faut remarquer que cela ne suffit pas pour en conclure que c’est faux, ou absurde : par exemple, les juifs et les musulmans pensent eux aussi que Dieu n’est pas parfaitement compréhensible par l’homme (il est « transcendant ») — sans pour autant en conclure que Dieu n’existe pas !

      3) Les théologiens chrétiens ont élaboré différentes théories de la Trinité (que nous n’avons pas encore exposées sur ce site). Elles reposent toutes sur l’idée que deux choses peuvent être à la fois les mêmes (sous un certain aspect) et différentes (sous un autre aspect) : par exemple, une statue est la même chose que la masse de bronze qui la constitue, et pourtant une statue n’est pas une simple masse de bronze... En théologie chrétienne, on dira qu’il n’y a qu’un seul Dieu, mais trois personnes divines : Dieu est un du point de vue de sa nature, mais triple du point de vue de sa personnalité. Encore une fois : le chrétien reconnaît que ce n’est pas pleinement compréhensible et qu’il n’existe rien d’exactement comparable dans la création, — mais il soutient que c’est possible et que cela relève de la transcendance de Dieu.

      En espérant que ces quelques considérations vous éclairent quelque peu...

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    • Qu’est-ce que la querelle du Filioque ? Le 9 septembre à 21:47, par BADOUIN

      Les Juifs ne reconnaissent pas Jésus comme un prophète. Le judaïsme ne reconnaît que l’Ancien Testament et ne croit que dans la religion qui a continué à être élaborée après la destruction du second temple (même époque que Paul). Pour les Juifs, Jésus n’est rien de plus qu’un rabbin qui proposait une interprétation différente de l’Ancien Testament et dont le discours n’a aucune valeur religieuse. En revanche, concernant la Trinité, elle n’est pas un polythéisme : il n’y a toujours qu’un seul Dieu, sauf que, dans la religion chrétienne, il s’est incarné (il est devenu un corps humain) et ce phénomène miraculeux (l’incarnation) n’est pas une « division » mais bien une réunion puisque des deux entités n’émane qu’une seule chose : le Saint Esprit.

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    • Qu’est-ce que la querelle du Filioque ? Le 4 novembre à 10:24, par Marie Ange

      Bonjour,

      Concernant la notion de Trinité, on peut, je pense, se référer à l’être humain qui a été créé à l’image de Dieu : l’homme est un seul être, mais il est à la fois corps, âme et esprit. Un corps seul est un golem, il ne fait rien de sa propre volonté ; parfois, notre corps refuse d’agir malgré notre volonté ; parfois on éprouve un amour insensé pour quelqu’un dautre. Notre corps, notre âme et notre esprit peuvent fonctionner indépendamment les uns des autres mais ils sont pourtant le même être.

      Pour moi, le Père est le corps, celui qui modèle, qui créé et le Fils est le coeur, l’amour ineffable de Dieu pour ses créatures. L’Esprit est la Sagesse (je vous renvoie d’ailleurs au magnifique livre de la Sagesse). Il est Un seul Dieu et Trinité.

      J’espère vous avoir aiguillé !

      Cordialement.

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  • Qu’est-ce que la querelle du Filioque ? Le 17 janvier à 22:19, par Jacques Herman

    Ne peut-on pas considérer que les trois hypostases sont un peu comme les trois manifestations possibles de l’eau : liquide, solide (glace) et gazeux (vapeur) ?

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    • Qu’est-ce que la querelle du Filioque ? Le 21 janvier à 10:30, par theopedie

      Cette comparaison est malheureusement défectueuse et s’apparente à ce qu’on appelle le modalisme : elle revient à faire des hypostases des états d’une même chose. Mais l’eau ne peut être à la fois vapeur/eau/glace tandis que Dieu est à la fois les trois hypostases. Un autre problème est le suivant : c’est en raison d’une cause extérieure que l’état d’une chose change, or la trinité ne change pas, et n’est pas dépendante d’une cause extérieure.

      L’analogie que propose le site est le terme de « dimension » : les trois hypostases sont comme trois dimensions subsistantes éternellement. Chacun est Dieu et compénétre chaque autre dimension.

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  • Qu’est-ce que la querelle du Filioque ? Le 22 mai à 10:54, par FH

    Pour comprendre la trinité, j’utilise ce point de vue :
    Par définition on a en premier lieu la phrase évidente suivante : Le Créateur Crée la Création. Mais puisque par définition de Dieu, Rien n’existe en dehors de Dieu, il faut bien que Dieu soit à la fois, le Créateur, sa Création mais aussi l’action de Créer. Pour comprendre les écrits des évangiles notamment ceux de Jean, j’utilise les clés de bon sens suivantes :
    1 Le Père est le Créateur,
    2 la Création est le Fils du Créateur.
    3 L’action de Créer est le St Esprit ou tout simplement le Verbe ,
    Les 3 éléments fondamentaux constituent une partition complémentaire de Dieu. L’existence de Dieu implique les 3 aspects d’égales importances.

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  • Qu’est-ce que la querelle du Filioque ? Le 16 juillet à 17:28, par Anonyme

    L’idée d’une origine linguistique de la querelle a été avancée pour la première fois par le père Jean-Michel Garrigues il y a quelques décennies. Bien que cette position (par souci « œcuménique ») ait été en quelque sorte endossée par le Vatican (cf Catéchisme de l’Eglise catholique 1992), elle a toujours subi les critiques, non seulement des orthodoxes, mais de théologiens catholiques comme A. de Halleux qui la jugeait parfaitement artificielle.
    Les orthodoxes considèrent le filioque comme un fruit des spéculations personnelles de saint Augustin sur la Trinité. Théologiquement, le filioque s’est simplement imposé progressivement partout où l’Augustinisme gagnait en autorité. Les citations des autres Pères (sorties de leur contexte) qu’on invoque souvent en faveur du filioque se rapportent en général au fait que l’Esprit est envoyé dans le monde par le Père et le Fils (personne ne le nie).
    Quant à la peut-être trop fameuse formule « l’Esprit-Saint procède du Père par le Fils » qu’on trouve chez quelques Pères grecs, elle n’est que l’abréviation de la formule plus complète : « l’Esprit-Saint procède du Père et est manifesté par le Fils » (saint Grégoire le Thaumaturge). Rien à voir ici avec une quelconque médiation causale du Fils dans l’origine hypostatique de l’Esprit.

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