Qu’est-ce que la « philosophie de l’esprit » ?

jeudi 8 mai 2014, par Denis Cerba

La « philosophie de l’esprit » est l’une des branches de la philosophie. Elle s’intéresse à un problème précis : celui de la relation corps/esprit. Qu’est-ce que l’« esprit » ? L’« esprit » existe-t-il ? L’« esprit » est-il distinct du « corps » ? Quelle relation y a-t-il entre le corps et l’« esprit » ? etc. Voilà le genre de questions auxquelles la « philosophie de l’esprit » tente de trouver des réponses.

Le « problème de l’esprit » est un problème typiquement philosophique. Pour mieux comprendre en quoi il consiste, on peut donc se poser deux questions : 1) Qu’est-ce qu’un problème philosophique ? 2) En quoi le « problème de l’esprit » consiste-il ?

 Qu’est-ce qu’un problème philosophique ?

Sur ce point, la philosophie contemporaine est en profond accord avec la tradition philosophique la plus ancienne : celle de la philosophie grecque. Au tout début de la Physique d’Aristote, on trouve cette déclaration :

Le chemin naturel va de ce qui est plus connu et plus clair pour nous à ce qui est plus clair et plus connu par nature ; en effet, ce ne sont pas les mêmes choses qui sont connues pour nous et absolument. [1]

Autrement dit : quand on se pose une question philosophique, on essaye de passer de quelque chose de superficiellement et immédiatement évident à quelque chose de profondément et définitivement évident. On essaye de passer de ce qui est évident pour nous et inévident en soi à ce qui est évident en soi et inévident pour nous.

Quand on philosophe, on part donc d’un certain phénomène basique, important, qui intéresse tout le monde, et qui semble « évident », qui semble être une donnée fondamentale de l’expérience qu’on a du réel. Mais on s’aperçoit ensuite que ce phénomène « pose question » : quand on essaye de le cerner, de le saisir, d’en faire une théorie, il commence à se révéler beaucoup plus complexe qu’on ne le pensait, il nous « file entre les doigts », il se révèle plus profond et compliqué que ce qu’on pensait au premier abord...

 En quoi consiste le « problème de l’esprit » ?

Le « problème de l’esprit » est un problème philosophique : il part d’un phénomène qui nous semble « évident », mais qui, quand on y réfléchit, s’avère beaucoup moins évident. Pour commencer à voir en quoi consiste le problème de l’esprit, il faut donc se poser deux questions : 1) Quel est le phénomène de l’esprit ? 2) Quels problèmes pose-t-il ?

La présence de l’esprit dans le monde

Il nous semble qu’il y a dans la nature une certaine distinction fondamentale : entre les choses « inanimées » et les choses « animées », entre le corps et l’esprit, entre le matériel et le non matériel... C’est une donnée assez immédiate de notre expérience commune des choses. Cette expérience prend au moins deux formes :

  1. Parmi les choses qui nous environnent, il y a une distinction entre les choses « animées » et les choses « inanimées ». Un homme, un chien, etc, est un être animé, une pierre ou une machine est un être inanimé.
  2. Mais cette distinction semble passer aussi à l’intérieur de nous-mêmes : il nous sommes que nous ne sommes pas seulement « corporels », nous avons quelque chose de plus (qu’on appelle traditionnellement une « âme », ou un « esprit »). Nous sommes « composés », semble-t-il, d’un corps et d’une âme. Notre corps est matériel, mais notre âme ne l’est pas : notre corps a une taille et une masse, il est composé à 80% d’eau, il digère les aliments, il est troué si on lui tire dessus, etc. ; mais ce n’est pas le cas de notre « âme » : elle a d’autres caractéristiques, d’autres activités spécifiques, telles que penser, vouloir, décider, avoir envie, sentir, aimer, apprendre les mathématiques, etc.

Le problème de l’esprit

Le phénomène de l’esprit dans le monde a quelque chose d’évident, mais pourtant, dès qu’on y réfléchit, une quantité de questions surgissent :

  1. Certes, il y a autour de nous une distinction entre les choses « animées » et les choses « inanimées », mais en quoi consiste cette distinction ? Pascal affirme : seul l’homme « pense » ! Mais que veut dire « penser » ? Pascal ne se risque pas à l’expliquer... Pour Descartes, « penser » signifie fondamentalement « être conscient » : mais les animaux, eux aussi, ne sont-ils pas « conscients » ? Y a-t-il entre l’homme et l’animal une différence aussi radicale que nous aimons à le penser ? Et les plantes ? Sont-elles aussi des êtres « vivants », des êtres « animés » ? Ces questions n’admettent pas de réponses « évidentes »...
  2. Nous pensons qu’il y a une différence en nous-mêmes entre le « corps » et « l’esprit ». Mais qu’en est-il par exemple de la douleur physique (avoir mal aux dents...) ? Est-ce quelque chose de « physique », ou de « mental » ? Les deux, il semble bien ! Autre question : la différence qu’il y a en nous entre le « corps » et « l’esprit », est-ce la même que celle qui sépare les êtres « animés » (les animaux) des êtres « inanimés » (les pierres) ? Si oui, alors mêmes les animaux ont un « esprit »... Mais si non, alors il faudra dire qu’un animal est aussi « inanimé » qu’une pierre : pourtant, un animal ne ressent-il pas la douleur tout autant que nous ? Or la douleur, même corporelle, n’est pas quelque chose de purement physique : elle a aussi un aspect mental (la douleur comme ressentie). Là encore, la réponse à ce genre de questions est loin d’être « évidente ».

On peut donc initialement définir la philosophie de l’esprit de la façon suivante : la « philosophie de l’esprit » est la réflexion qui cherche à éprouver, problématiser et approfondir l’expérience que nous faisons du phénomène de l’« esprit ».

Notes

[1Aristote, Physique, I, 1, 184a, traduction et présentation par P. Pellegrin, Paris, GF Flammarion, 2000, p. 70.

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