Qu’est-ce que la métaphysique ?

mercredi 23 avril 2014, par Denis Cerba

En bref : La métaphysique est la tentative de dire la vérité ultime sur le Monde : en quoi le Monde consiste-t-il ? Pourquoi existe-t-il ? Quelle place y avons-nous ?

 La métaphysique

Historiquement, cette branche de la philosophie qu’on appelle la « métaphysique » est apparue dans l’Antiquité, chez les deux premiers grands philosophes grecs : Platon et Aristote (bien que le terme « métaphysique » ne se trouve pas chez Platon, et qu’il n’ait été introduit que postérieurement dans l’œuvre d’Aristote : ce qui importe, c’est que la réalité de la recherche métaphysique se trouve aussi bien chez l’un que chez l’autre).

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Aristote (384-322 av. J.-C.), fondateur de la métaphysique

Néanmoins, pour une définition initiale de la métaphysique, nous ne recourrons ni à Platon ni à Aristote, mais plutôt à un métaphysicien contemporain. Pour la raison suivante : la métaphysique contemporaine est foncièrement la même recherche et la même discipline que celle inaugurée par Platon et Aristote, mais elle présente l’avantage d’avoir progressé au fil des siècles, et notamment de façon significative au 20e siècle. Pour comprendre ce qu’est la métaphysique, il vaut donc mieux s’adresser à un métaphysicien contemporain, qui a une compréhension à la fois plus exacte et plus claire de ce qu’est la métaphysique.

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D. M. Armstrong (1926-2014), un métaphysicien contemporain

Dans ce qui suit, nous nous attacherons principalement à la théorie métaphysique de D. M. Armstrong (philosophe australien, 1926-2014). Armstrong (bien qu’il fasse sans nul doute de la métaphysique et ne s’en cache pas !) ne donne jamais aucune définition générale de ce qu’est la métaphysique : cela lui semble sans doute inutile, parce qu’évident à ses yeux, ou parce qu’une telle caractérisation est aisément disponible ailleurs. Nous irons donc chercher cette caractérisation générale chez un autre métaphysicien contemporain d’envergure : Peter van Inwagen (1942-).

P. van Inwagen a publié un manuel de métaphysique destiné à des étudiants en philosophie de 1er cycle, au début duquel il donne une définition très claire de ce qu’est la métaphysique [1]. Voici en substance ce qu’il dit.

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Un manuel de métaphysique contemporaine

La meilleure définition initiale qu’on puisse donner de la métaphysique est la suivante : la métaphysique est l’étude de la réalité ultime. Que veut dire « réalité ultime » ? Pour le comprendre, il faut faire attention à l’opposition apparence/réalité. Il y a ce qui seulement semble vrai, mais ne l’est pas (l’apparence), par opposition à ce qui est effectivement vrai (la réalité) : par ex., pendant des siècles, il a certainement semblé aux hommes que le soleil tournait autour de la terre, mais nous savons aujourd’hui qu’il n’en va pas ainsi. Mais que veut dire « réalité ultime » ? On peut dépasser une certaine apparence, mais cela ne signifie pas qu’on a nécessairement atteint une réalité elle-même indépassable : peut-être le fait que la terre tourne autour du soleil (et non l’inverse) est-il lui-même une simple apparence par rapport à une réalité encore plus profonde... Donc, en recherchant la réalité ultime, la métaphysique cherche à atteindre la vérité absolument finale sur les choses : celle qui n’est l’apparence d’aucune vérité plus profonde encore. Peut-être cette vérité n’existe-t-elle pas : peut-être le réel n’est-il constitué que d’une série infinie d’apparences toutes plus profondes les unes que les autres... Mais même dans ce cas, paradoxalement, la métaphysique a quand même un objet : la réalité ultime des choses serait précisément qu’elle ne consiste qu’en une série infinie d’apparences !

Une définition donc encore meilleure de la métaphysique serait la suivante : la métaphysique est la tentative de dire la vérité ultime sur le Monde. Cette définition est foncièrement la même que la précédente, mais elle laisse ouverte la possibilité que la vérité ultime ne consiste pas en l’affirmation de l’existence d’une réalité ultime. Le « Monde », ici, signifie « toute chose » (everything) - y compris Dieu (s’il existe).

Enfin, P. van Inwagen propose une troisième définition de la métaphysique, qui développe et précise le contenu de la deuxième définition. La métaphysique est l’étude qui cherche à répondre à trois grands types de questions :

  1. En quoi le Monde consiste-t-il ? Quelles sont ses grandes caractéristiques, et quels types de choses contient-il ? Est-il purement matériel, purement physique, ou contient-il aussi des réalités spirituelles, voire quelque chose de tel que Dieu ? etc.
  2. Pourquoi ce Monde existe-t-il ? S’agit-il d’un « fait brut » ? Ou bien s’explique-t-il par l’existence de Dieu, qui serait elle-même inexplicable ? etc.
  3. Quelle place avons-nous, nous autres hommes, dans ce Monde ? Sommes-nous une simple partie physique d’un Univers lui-même purement physique ? Ou bien avons-nous une nature et une destinée autre, « spirituelle » ? etc.

Comme le dit P. van Inwagen :

La métaphysique est l’étude qui propose des réponses à ces trois questions et s’efforce de choisir entre les différents ensembles de réponses qui peuvent leur être apportées. [2]

 Pour aller plus loin

Après la définition très générale de la métaphysique donnée par van Inwagen, on peut aller plus loin :

  1. en prenant en compte la structuration fondamentale de la métaphysique en, d’une part, une métaphysique catégoriale et, d’autre part, une théologie naturelle : sur cette question, cf. Qu’est-ce que la métaphysique catégoriale (ou : ontologie) ?
  2. en étudiant une métaphysique déterminée : nous faisons le choix ici de suivre pour l’essentiel la métaphysique du philosophe australien contemporain David M. Armstrong, dont la pensée nous semble représenter un modèle particulièrement important à la fois de rigueur et de modernité. Cf. Quelles sont les grandes lignes de la métaphysique d’Armstrong ?

Notes

[1Peter van Inwagen, Metaphysics, 3rd edition, Westview Press, 2009, ch. 1 : « Introduction », p. 1-22.

[2Op. cit., p. 6.

1 Message

  • Qu’est-ce que la métaphysique ? Le 9 novembre 2014 à 14:01, par Pr S. Feye

    La métaphysique est définie par Gérard Dorn dans le tome 2 de l’Artificium Chymisticum de 1559, p. 3 et suiv., où il commente la Table d’Émeraude d’Hermès.
    Je résume : La Nature (physis), et donc la physique, est vraie et fausse. La métaphysique sépare ces deux spagyriquement pour obtenir le vrai, le certain et le très véritable ...

    Si cela intéresse quelqu’un, les éditions belges « Beya Éditions » (Grez-Doiceau) ont publié plusieurs livres dont l’intérêt historique, philosophique, et universitaire semble évident. Il s’agit notamment de l’oeuvre, des commentaires, et des polémiques suscités par Paracelse, auteur très connu dans le monde germanophone mais, curieusement, très peu édité en français. Son grand diffuseur en latin fut Gérard Dorn (16ième s.), auteur belge travaillant pour le frère du roi de France. Les ouvrages proposés par Beya sont traduits du latin en français pour la première fois.
    En voici la liste :

    N° 13 : Paracelse, Dorn, Trithème, 2002. I.S.B.N. 978-2-9600575-7-7

    N° 14 : Défenseurs du Paracelsisme Dorn, Duclo, Duval, 2013. I.S.B.N. 978-2-9600575-9-1

    N° 16 : La Clef de toute la philosophie chimistique, et Commentaires sur trois traités de Paracelse, 2014. I.S.B.N. 978-2-939729-01-5

    N° 5 : Les Arcanes très secrets de Michael Maier, 2005. I.S.B.N. 2-9600364-5-X

    N° 15 : Jean Reuchlin, Le Verbe qui fait des merveilles, 2014. I.S.B.N. 978-2-930729-00-8

    Très cordialement.

    Pr Stéphane Feye
    Schola Nova (non soumise au décret inscriptions) - Humanités Gréco-Latines et Artistiques

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