Qu’est-ce que la métaphysique catégoriale (ou : ontologie) ?

jeudi 12 juin 2014, par Denis Cerba

En bref : La métaphysique catégoriale (ou : ontologie) est la partie la plus centrale de la métaphysique. Elle cherche à mettre en évidence la structure la plus fondamentale de la réalité dans son ensemble.

La métaphysique est la tentative de dire la vérité ultime sur « les choses ». En ce sens, elle cherche à compléter la science. La science est aujourd’hui incontestablement notre source la plus massive et la plus fiable de connaissances sur le monde ; ces connaissances sont un point de départ incontournable pour toute métaphysique sérieuse : mais il demeure des questions importantes pour une connaissance vraiment complète et satisfaisante des choses, dont la science elle-même reconnaît qu’elle ne peut y répondre. On peut dire que ces questions sont des questions « méta-scientifiques » :

La métaphysique a pour objet de prolonger et compléter la connaissance scientifique du monde en répondant à certaines questions méta-scientifiques importantes.

Ces questions méta-scientifiques sont de deux ordres :

  1. Les questions portant sur la structure la plus fondamentale des choses  : elles sont l’objet de la métaphysique catégoriale (ou : ontologie).
  2. Les questions de nature théologique  : Y a-t-il un Dieu ? Si Dieu existe, quelle est sa nature ? et quelle est sa relation avec le monde ? etc. Ces questions sont l’objet de ce qu’on appelle traditionnellement la « théologie naturelle ».

Donc, la métaphysique complète et prolonge la science dans deux directions :

  • Vers le bas : en creusant vers la structure la plus fondamentale des choses,
  • Vers le haut : en s’interrogeant sur l’existence et la nature de certaines entités supérieures au monde physique (principalement : Dieu).

 La métaphysique catégoriale

La métaphysique pose des questions encore plus fondamentales que la science concernant la structure des choses.

JPEG - 11.8 ko
Les constituants fondamentaux des choses d’après la physique

La physique moderne est parvenue à formuler une théorie précise des différentes particules élémentaires qui composent le monde matériel et expliquent son fonctionnement. Cette théorie marque un progrès spectaculaire dans notre connaissance de la structure fondamentale des choses. Le métaphysicien pense néanmoins que certaines questions demeurent, qu’une théorie simplement scientifique ne parvient pas à trancher. Par exemple : une particule élémentaire est-elle un particulier doté de propriétés universelles, ou bien est-elle un particulier doté de propriétés particulières (ce qu’on appelle des « tropes »), ou bien encore n’est-elle qu’un assemblage de tropes (théorie dite du bundle), etc. Ces questions sont très abstraites, mais elles ont un sens et remontent aux origines (grecques) de la métaphysique occidentale : bien que sous une forme moins précise et moins satisfaisante, Platon et Aristote se posaient déjà la question du rapport particulier/universel dans la constitution des choses, etc. De même, il existe certaines notions fondamentales qui semblent structurer le monde et que la science, semble-t-il, ne théorise pas directement : la causalité (dont Hume disait qu’elle est « le ciment de l’univers »), le temps, le caractère « nécessaire » ou « contingent » des choses, etc.

JPEG - 5.1 ko
Un traité de métaphysique catégoriale contemporaine

Ce sont toutes ces notions et questions qui constituent le domaine propre de la métaphysique catégoriale : comme le dit R. Chisholm [1], elle cherche à dégager les « catégories ultimes » qui structurent la réalité. La métaphysique catégoriale s’appelle aussi l’« ontologie » (ce qui signifie simplement : « étude de la réalité »).

Les questions ontologiques sont méta-scientifiques parce qu’il s’avère que la science ne parvient pas à les trancher. L’une des caractéristiques essentielles de la démarche scientifique consiste à accorder une valeur centrale à l’observation (c’est-à-dire aux renseignements que nous fournit la perception sensible) : c’est ultimement l’observation qui sanctionne la théorie reconnue « standard » en physique des particules élémentaires. Or, l’observation ne permet pas de trancher de façon décisive les questions que pose la métaphysique catégoriale : à la limite, comme le dit S. Mumford, « le monde nous apparaîtrait identique » que ce soit l’une ou l’autre des différentes positions soutenues par les métaphysiciens qui soit vraie... [2] Les choses sont-elles ultimement composées de « tropes », ou bien sont-elles des particuliers dotés de propriétés universelles ? L’observation ne permet pas de trancher. Le « lien causal » entre les phénomènes se réduit-il à une pure et simple succession temporelle se reproduisant régulièrement, ou bien y a-t-il une véritable « action » de la cause produisant l’effet ? L’observation ne permet pas de trancher, etc.

Il est très important de noter le point suivant : « méta-scientifique » ne signifie pas « anti-scientifique ». La métaphysique contemporaine (de tradition analytique) ne cultive pas le mépris ou l’ignorance de la science : la première étape incontournable de l’« ontologie », c’est la science ! Les questions « métaphysiques » n’ont de légitimité que situées dans le prolongement de la science : il y a certaines questions importantes que l’observation ne suffit pas à trancher, mais pour lesquelles l’observation demeure importante, et qui doivent être abordées selon une méthode qui à la fois tienne compte au premier chef des résultats de la science, et procède selon des vertus intellectuelles similaires à celles de la démarche scientifique.

La méthode propre à la métaphysique contemporaine est la méthode analytique, telle qu’exemplifiée en particulier par B. Russell (1872-1970). Pour aborder des questions qui ne peuvent être tranchées par l’observation, elle a développé certaines techniques d’analyse et d’argumentation qui dépassent de très loin celles dont disposait la métaphysique « traditionnelle ». Ces techniques ont permis des progrès spectaculaires dans la connaissance métaphysique, sans toutefois évidemment aboutir à un consensus tel que celui qui prévaut dans la connaissance scientifique : comme le rappelle D. M. Armstrong, « There is no certainty in philosophy » ! [3]

 La théologie naturelle

La « théologie naturelle » est l’autre prolongement que la métaphysique apporte à la connaissance scientifique du monde : elle concerne non pas la structure générale des choses, mais porte sur certaines réalités très spécifiques qui, si elles existent, ne font pas partie du monde physique, matériel, que la science explore. La principale de ces réalités est évidemment Dieu (quant à « l’âme » ou à « l’esprit » humain, il s’avère de plus en plus clairement que son étude relève avant tout de la science).

Pour une présentation générale de ce qu’est la théologie naturelle et des développements importants qu’elle a subie au 20e. s. dans la tradition analytique, nous renvoyons à l’article : Qu’est-ce que la théologie analytique ?

Comme dans le cas de la métaphysique catégoriale, soulignons le point suivant : la théologie naturelle n’est pas anti-scientifique, mais méta-scientifique. Elle dépasse la science, mais en s’appuyant sur elle. Par exemple, chez R. Swinburne (l’un des principaux représentants de la théologie naturelle contemporaine), l’existence de Dieu est atteignable à partir de la connaissance (scientifique et philosophique) que nous avons du monde par le biais d’une argumentation inductive : un argument inductif (par opposition à un argument déductif) conclut de façon seulement probable. La théorisation scientifique à partir de l’observation est elle-même de nature inductive : la différence essentielle entre théorisation scientifique et théorisation métaphysique réside dans le degré de probabilité de l’une et de l’autre (les conclusions scientifiques sont quasi-certaines, alors que les conclusions métaphysique ne sont que probables). Swinburne n’hésite pas à parler des « ressemblances étroites qui existent entre théories religieuses et théories scientifiques de grande ampleur (large-scale scientific theories) » [4] : le théisme est, entre autres choses, une super-théorie scientifique (« a large-scale theory of the universe ») !

 Conclusion

La partie la plus fondamentale de la métaphysique est la métaphysique catégoriale. La théologie naturelle est peut-être sans objet (du point de vue de la métaphysique, il est a priori tout à fait possible que Dieu n’existe pas !), et en tout cas, on ne peut faire de théologie naturelle que sur le socle d’une métaphysique catégoriale ; d’autre part, la métaphysique catégoriale reste, en tant que telle, neutre sur la question de l’existence de Dieu : que le monde ait telle ou telle structure (catégoriale) fondamentale n’influe pas sur la question de l’existence de Dieu. Par exemple, la métaphysique de D. Armstrong est athée, et donc uniquement catégoriale : mais elle l’est simplement parce que les arguments en faveur de l’existence de Dieu ne semblent pas concluants à Armstrong ; elle ne l’est donc pas pour des raisons catégoriales ; il est donc tout à fait possible (si par ailleurs on considère que les arguments en faveur de l’existence de Dieu sont concluants) de construire par exemple une théologie naturelle sur le fondement de la métaphysique d’Armstrong. Par comparaison, rappelons-nous que Thomas d’Aquin a réussi à construire une théologie chrétienne à partir de la métaphysique d’Aristote, qui ne l’était nullement !

PNG - 23 ko
E. J. Lowe (1950-2014)

Le caractère fondamental de la métaphysique catégoriale explique que certains métaphysiciens contemporains définissent la métaphysique en termes principalement de métaphysique catégoriale. C’est le cas par exemple de E. J. Lowe : « [The] central concern [of metaphysics] is with the fundamental structure of reality as a whole ». [5]

Notes

[1Roderick M. Chisholm, A Realistic Theory of Categories. An Essay on Ontology, Cambridge University Press, 1996, p. 3.

[2Cf. Stephen Mumford, « What is Metaphysics ? », dans : Russell on Metaphysics, Routledge, 2003, p. 3.

[3Cf. David M. Armstrong, A World of States of Affairs, Cambridge University Press, 1997, p. xi.

[4R. Swinburne, The Existence of God, Oxford University Press, 2004, p. 3.

[5E. J. Lowe, A Survey of Metaphysics, Oxford University Press, 2002, p. 2-3.

Répondre à cet article