Qu’est-ce que la liberté métaphysique ? (d’après Swinburne)

lundi 15 décembre 2014, par Denis Cerba

En bref : Pour un agent, être métaphysiquement libre signifie être l’explication ultime de ses propres actions — ou que son intention de les accomplir n’a pas elle-même d’autre explication.

Le théisme considère que Dieu agit librement. La liberté dont il s’agit est la forme la plus fondamentale de liberté : la liberté métaphysique. En quoi consiste-t-elle ?

Swinburne répond à cette question en deux étapes :

  1. La liberté s’appliquant aux actions, il faut d’abord se demander : Qu’est-ce qu’une action ?
  2. Toutes les actions n’étant pas libres, il faut ensuite se demander : Qu’est-ce qu’une action libre ?

 Qu’est-ce qu’une action ?

La caractéristique propre d’une action est d’être intentionnelle. On peut donc définir une « action » de la façon suivante : est action au sens propre du terme, une action qui a pour explication une intention de l’agent qui l’accomplit. À l’inverse, si je fais quelque chose sans avoir eu la moindre intention de le faire, il ne s’agit pas d’une action au sens propre du terme : l’exemple-type est quelque chose que quelqu’un me force physiquement à accomplir (si quelqu’un tient mon bras et me force à poignarder quelqu’un d’autre, il ne s’agit pas d’une action de ma part) ; on voit que (dans le cas notamment de violence psychologique), ce que je fais peut n’être que partiellement intentionnel (et donc ne correspondre que plus ou moins à une véritable action de ma part). Ce que je fais est mon action dans la mesure où cela est causé par mon intention :

Nous nous intéressons à l’action libre. Une action [...] est quelque chose qu’un agent fait intentionnellement, quelque chose qu’il fait en voulant le faire [meaning to do it], quelque chose qu’il fait parce qu’il a choisi de le faire. Si P fait tomber une tasse d’une étagère parce que quelqu’un tient son bras et le force à pousser la tasse, alors faire tomber cette tasse n’est pas une action de P. La même chose vaut de tout ce qu’un agent accomplit parce que certains états de son cerveau le lui font faire, indépendamment de ce qu’il choisit de faire. De tels actes ont lieu indépendamment des intentions de cet homme, et ils ne lui valent ni louange, ni blâme. Quand un agent fait quelque chose parce qu’il a l’intention de le faire, alors une explication (de type) personnelle a lieu d’être [1]. L’agent est alors la cause de l’action qu’il accomplit dans un certain but [purpose], dont il pense que l’action va le réaliser. [2]

 Qu’est-ce qu’une action (métaphysiquement) libre ?

On peut penser qu’un agent peut accomplir des actes qui sont des actions de sa part, mais qui ne sont néanmoins pas libres (ou pas parfaitement libres) : par exemple, si je fais quelque chose en cédant à un chantage... Donc : qu’est-ce qu’une action libre ?

Swinburne propose la réponse suivante : une action d’un agent est libre, si l’intention de cet agent en est non seulement l’explication, mais l’explication ultime — c’est-à-dire si le fait que cet agent ait cette intention n’a pas lui-même d’explication :

Je suggère qu’une action est une action libre si et seulement si le fait que l’agent choisisse d’accomplir cette action (c’est-à-dire ait l’intention de produire le résultat de cette action) n’a pas d’explication complète [3]qu’il s’agisse d’une explication de type scientifique, ou d’une explication (de type) personnelle. Si le fait que P choisisse d’accomplir l’action A est complètement expliqué par l’occurrence d’un état de son cerveau, ou par son patrimoine génétique, ou par son éducation, toutes choses qui l’affecteraient en accord avec les lois de la nature — alors, par nécessité physique, étant donné l’état de son cerveau, ou son patrimoine génétique, ou son éducation, P n’aurait pu choisir autrement qu’il ne l’a fait. Dans ce cas, il serait difficile de le blâmer ou de le louer pour ce qu’il a fait. Car la responsabilité ultime de ce qu’a fait P ne revient pas à P, mais remonte bien plus loin dans le temps... Si P n’est pas responsable du choix d’accomplir l’action A (puisque ce choix est causé par des facteurs sur lesquels il n’a aucun contrôle), il peut difficilement être tenu pour responsable de l’accomplissement de l’action A elle-même, puisque sa seule contribution à l’occurrence de cette action a été de choisir de l’accomplir. La même chose vaut si le choix de P d’accomplir l’action A (c’est-à-dire le fait qu’il en ait l’intention) est complètement expliqué par l’action de quelque autre agent Q. [4]

En bref, une action libre d’un homme serait un acte dont il — lui et ses intentions — serait la source ultime :

Un homme ne peut être blâmé pour ses actions que si, dans les circonstances, il aurait pu faire autrement, que s’il a été la source ultime des choses qui se sont passées telles qu’elles se sont passées. [5]

Cette définition de la liberté métaphysique pose un certain nombre de questions importantes — par exemple :

  • L’homme est-il libre en ce sens ?
  • Peut-on dire que nous sommes libres, si l’état de notre cerveau est non pas l’explication (ou la cause) de notre intention, mais est plutôt identique à notre intention (cf. la théorie de l’identité en philosophie de l’esprit) ?
  • etc.

Mais ces questions ne sont pas celles qui nous préoccupent ici : il suffit que nous disposions d’une définition de la liberté métaphysique qui permette de comprendre ce que le théiste veut dire quand il dit que Dieu est libre — ce qui est le cas.

Notes

[1Sur la notion d’explication (de type) personnelle, cf. art. 573 ; sur la distinction cause/raison au sein de la notion d’explication, cf. art. 607.

[2R. Swinburne, The Coherence of Theism, 1993, p. 146.

[3Sur la notion d’« explication complète » (full explanation), cf. art. 607.

[4Ibid., p. 146-7.

[5Ibid., p. 147.

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