Qu’est-ce que l’absolu ?

dimanche 2 mars 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : L’absolu est, étymologiquement, ce qui est délié, sans attache ni dépendance ; ce qui est existentiellement indépendant, et par conséquence qui se suffit à soi-même. Cette autonomie existentielle est ensuite interprétée comme la conséquence d’une plénitude intrinsèque, le fait pour une existence de se posséder elle-même.

Est absolu ce qui possède en propre l’origine de son existence et sa raison d’être. Le mot technique pour désigner l’existence absolue est aséité. Le concept d’absolu lui ajoute la notion de terme : la réalité absolue est l’aséité que l’esprit humain conçoit en remontant des réalités contingentes à leur principe.

The Philosophical Dancer - Do absolute truths exist ?
Parfois, il vaut mieux s’arrêter à temps
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 Les termes de l’opposition

Il est usage d’opposer ce qui est absolu et ce qui est relatif. Cette opposition n’est toutefois pas fondée : c’est à l’être contingent et à la dépendance existentielle que l’absolu s’oppose, et non au relatif. L’absolu n’exclut pas en effet la relation en vertu de laquelle un autre dépendrait de lui (les degrés de température dépendent du zéro absolu, les subordonnés dépendent du pouvoir absolu). On pourrait même démonter que l’absolu implique cette relation dans l’hypothèse ou quelque chose existe en dehors de lui.

 Absolu et absolus

Il existe deux types d’absolu : l’Absolu et les absolus partiels. L’Absolu, traditionnellement identifié avec Dieu, est ce qui existe par soi, et n’exige aucune cause pour arriver à l’existence ; ce qui est en soi et ne requiert aucun substrat pour subsister ; qui est à soi et pour soi, et trouve en lui-même sa propre fin comme il y possède sa raison d’être. Cette réalité est absolue en vertu de d’une plénitude intrinsèque qui fonde et explique son aséité. On conçoit qu’une telle existence soit éternelle, nécessaire, parfaite, car l’imparfait dépend de la limite qui les borne ; ce qui a commencé, ce qui est contingent dépend d’une cause extérieure qui l’a posé dans l’être et peut lui retirer son concours. Tel n’est pas le cas de l’Absolu.

Les absolus partiels sont les réalités chez lesquelles on trouve quelque indépendance. L’identité des choses (ou essence) est absolue, parce qu’elle est indépendante de toute volonté et de toute puissance, échappant au pouvoir de ceux qui les reçoivent. Les sujets (ou « substances » au sens métaphysique), même créés et finis, sont de même des absolus, parce qu’ils sont l’origine et le terme d’une existence et de son acte d’être.

 Nécessité logique et nécessité métaphysique

L’absolu se rencontre encore dans l’ordre du bien (ce qui a caractère de fin) et dans l’ordre du vrai et de la logique. Dans l’ordre de la logique, les propositions analytiques sont absolues - ou nécessairement vraies - car elle tirent leur vérité d’elles-mêmes, c’est-à-dire de la simple analyse a priori des notions employées dans la proposition (Par exemple : « les hommes célibataires ne sont pas mariés. »). Par rapport aux conclusions qui dérivent d’eux, les principes sont absolus, puisqu’ils ont eux-mêmes la source de leur vérité.

Plusieurs tentatives ont été menées au XXe siècle pour réduire la nécessité métaphysique (ou absolu métaphysique) à la nécessité logique (ou absolu logique). Nous renvoyons à notre article sur ces tentatives de réductions notionnelles.

 L’Absolu en philosophie

Les théories sur l’absolu sont très variées et peuvent pécher, soit par excès soit par défaut. L’absolu exerce naturellement sur l’esprit humain une fascination dont il a du mal à se départir. Parmi les théories qui pêchent par excès, il faut ranger les différentes sortes de panthéisme, car elles exagèrent la réalité de l’absolu en identifiant, à l’exemple des anciens Éléates, toutes choses avec l’Un et avec l’Absolu. Qu’il soit le moi-sujet (Fichte) ou le moi-objet (Schelling), qu’il se confonde avec l’être transcendantal (Hegel), avec la nature (Spinoza) ou avec l’âme du monde (Hindouisme), l’absolu est pour les panthéistes partout, il est tout, lui seul possède véritablement l’être, le reste n’étant qu’apparence, mobilité et illusions. À la suite de Malebranche et de Descartes, les ontologistes exagèrent quant à eux la connaissance de l’absolu, lorsqu’ils nous en concèdent l’intuition directe et immédiate.

Quoiqu’il en soit du panthéisme, les théories actuelles ont davantage tendance à pécher par défaut, s’attaquant à la notion d’absolu pour en vider le contenu, restreindre ou même nier sa réalité.

Les hérésies modernes dérivent d’un double mouvement de relativisation de l’absolu et d’absolutisation d’une série de réalités relatives (A. Philip).

L’erreur la plus courant consiste en une double identification abusive : on confond premièrement « absolu » et « non-relatif », oubliant que l’absolu peut être relatif pour donner le primat au relatif à l’exclusion de l’absolu (phénoménologie), puis on confond « relatif » et « subjectif », oubliant que le relatif peut être objectif pour donner le primat au subjectif à l’exclusion de l’objectif (relativisme). Ainsi, pour la philosophie européenne du XXe siècle, toutes choses doivent être ramenées à des faits et des apparences : pour eux, l’absolu-sujet (substance) n’existe pas, l’absolu-Dieu n’existe pas non plus, pas plus que l’absolu-vérité (objectivité). Nous vivons dans un monde de perpétuelles apparences et dans la continuelle mobilité.

Une autre erreur consiste à idéaliser l’absolu, au point finalement de devoir le nier. Les agnostiques, s’ils ne vont pas toujours jusqu’à nier l’existence de l’absolu, peuvent verser dans le mysticisme et déclarer l’Absolu transcendant au point de devenir inconcevable. La négation se poursuit en cherchant à se fonder : on passe e l’inconcevabilité à une incohérence supposée. Kant affirme l’impossibilité du passage de l’idée d’un absolu à la réalité de cette absolu. Avant lui, Hamilton, voulant « exorciser le fantôme de l’absolu » avait essayé de montrer de l’absolu qu’il est inconcevable et que son idée, enveloppant la contradiction, est une pseudo-idée.

P.-S.

Cet article a été rédigé en partie à partir du Dictionnaire de Théologie Catholique (DTC)

2 Messages

  • Qu’est-ce que l’absolu ? Le 14 mars 2015 à 00:30, par sylvain

    Bonjour

    je viens de trouver votre page sur l’Absolu. j’écris toujours « Absolu » avec un « A » majuscule, car je crois qu’il n’y a rien en dehors de l’Absolu, éternel, infini.

    Êtes-vous à l’aise avec le point de vue hindou de l’Absolu que Râmakrishna conçoit comme brahman ?

    « Il y a dans le monde deux espèces d’hommes qui rejettent la notion de Dieu personnel : ce sont la brute humaine qui n’est pas encore capable de le concevoir, et quelques très rares individus qui se sont élevés au-dessus de cette conception jusqu’à celle de l’Absolu indifférencié. »
    Swâmi Vivekananda, cité dans Spiritualité hindoue, éd. Albin Michel, p. 467

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    • Qu’est-ce que l’absolu ? Le 14 mars 2015 à 12:51, par theopedie

      Merci pour votre contribution au débat sur l’Absolu d’un point de vue hindouiste.

      Nous n’adhérons pas à ce point de vue pour les raisons suivantes :

      1) L’hypothèse métaphysique d’un « absolu indifférencié » nous semble en soi peu vraisemblable, et n’apportant qu’un progrès douteux par rapport à une vision scientifique du monde (comme d’une complexité donnée et « brute »). En philosophie occidentale, il s’agit grosso modo de l’idéalisme hégélien (qui substitue la notion de « dialectique » à celle d’« indifférencié ») : il ne nous semble pas que cette conception soit vraie, ni fructueuse.

      2) Si maintenant il s’agit de dépasser une vision purement et strictement scientifique du monde, nous pensons qu’il est plus pertinent d’effectuer ce dépassement en direction d’un Absolu de type personnel (chrétien, entre autres) : on peut soutenir que ce type d’Absolu apporte un « plus » explicatif compréhensible y compris dans le cadre d’une tentative d’explication de type scientifique, et métaphysiquement nettement plus pertinent qu’une théorie de l’Absolu indifférencié.

      Tout cela dans le respect de votre point de vue, mais sans raisons suffisantes à notre avis pour y adhérer.

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