Qu’est-ce que « créer » ?

vendredi 25 avril 2014, par Denis Cerba

En bref : Que Dieu soit « créateur de toutes choses » signifie que lui-même fait exister, ou fait faire exister par d’autres, ou permet que d’autres fassent exister, toute réalité logiquement contingente autre que lui-même.

Le théisme considère que Dieu crée toutes les réalités logiquement contingentes autres que lui-même. Mais que veut dire « créer » ?

Il est tentant d’apporter une réponse simple à cette question : « créer », c’est « produire l’existence de ». Créer le monde, c’est faire exister le monde, qui auparavant n’existait pas... Cette réponse n’est pas totalement inexacte, mais elle n’est pas non plus pleinement satisfaisante. Le problème est le suivant : puisque le théiste affirme que Dieu crée toutes les réalités logiquement contingentes autres que lui-même, si « créer » signifie simplement « produire l’existence de », alors il s’ensuit que le théiste doit aussi affirmer qu’aucun autre agent ne produit quoi que ce soit ! D’après cette conclusion, Dieu seul causerait l’existence de toutes choses, aucune autre chose ne causerait quoi que ce soit : le menuisier ne fabriquerait pas de meubles, mais semblerait seulement les fabriquer (en réalité, c’est Dieu qui les « fabriquerait »), le soleil et la pluie ne feraient pousser aucune plante, mais sembleraient seulement les faire pousser (en réalité, c’est Dieu seul qui les ferait pousser), etc.

Une telle théorie a été soutenue par certains théistes : on l’appelle l’occasionalisme. L’occasionalisme consiste à dire que quand un agent autre que Dieu agit, il ne produit aucun effet : certes il agit, mais son action n’est que l’occasion pour Dieu d’intervenir et de produire, lui et lui seul, l’effet que semble produire l’agent. Frotter une allumette ne produit pas son ignition : c’est simplement que chaque fois qu’une allumette est frottée, Dieu intervient et l’allume lui-même directement... Cette théorie a été soutenue par quelques théologiens médiévaux (notamment musulmans) ; elle est possible, mais assez bizarre, et ne représente pas la position théiste majoritaire.

La plupart des théistes ne sont pas occasionalistes : ils considèrent que nombre d’agents autres que Dieu produisent réellement des choses (les hommes fabriquent des meubles et quantité d’autres choses, le soleil et la pluie font pousser les plantes, etc.). Ils ont donc une définition plus subtile de la « création », et c’est celle-ci qui nous intéresse au premier chef dans notre interrogation portant sur la cohérence du théisme.

Cette définition plus complexe majoritairement adoptée par les théistes est la suivante. Quand on dit que Dieu « crée », cela signifie :

  1. soit qu’il produit lui-même l’existence de quelque chose ;
  2. soit qu’il fait produire l’existence de quelque chose par un autre agent (dans le cas des agents dépourvus de libre arbitre) ;
  3. soit qu’il permet à un autre agent de produire l’existence de quelque chose (dans le cas des agents dotés de libre arbitre) ;
  4. soit qu’il permet à quelque chose d’exister sans cause (au cas où il y aurait de l’indéterminisme dans la nature).

En ce sens complexe de « créer », Dieu « crée toutes choses » (c’est-à-dire toute réalité logiquement contingente autre que lui-même). Soit Dieu agit directement, soit d’autres agissent, mais seulement parce que Dieu les fait agir ou leur permet d’agir. [1]

On se demandera peut-être : quelles sont ces choses que Dieu produit lui-même directement (cas n°1) ? Les théologiens scolastiques auraient répondu qu’il y en a principalement deux : la matière et l’âme humaine (l’âme de chaque être humain). Mais Swinburne considère pour le moment cette précision sans grande importance, car non centrale pour le théisme. Qu’est-ce que la matière ? Qu’est-ce que « l’âme » ? Ce sont des questions dont on mesure mieux aujourd’hui la complexité, et dont la réponse va moins de soi qu’au moyen âge... Et d’autre part, rien ne permet de penser a priori que si Dieu confiait la production de la matière ou de « l’âme » à quelque autre agent, cela dérogerait à son statut de créateur de toutes choses.

Donc, si l’on considère comme inutile de préciser ce qui relève du cas n°1, et que par souci de brièveté on laisse de côté le cas n°4, on obtient cette caractérisation essentielle de la notion de « création » :

Je comprendrai donc la doctrine que « Dieu est le créateur de toutes choses » comme la doctrine que Dieu lui-même soit produit l’existence, soit fait produire l’existence, soit permet qu’un autre être produise l’existence de toutes les choses logiquement contingentes qui existent (c’est-à-dire qui ont existé, qui existent ou existeront), mis à part lui-même. (The Coherence of Theism, ch. 8, p. 131)

Notes

[1Le quatrième cas laisse ouverte la possibilité que certaines choses se produisent sans causes (par « chance » ou par pur hasard). Dans ce cas, cela signifie que ces choses n’ont pas de cause dans la nature ; mais la doctrine théiste d’un Dieu créateur tiendra que ces choses se produisent ainsi parce que Dieu, en tant que créateur de l’Univers, a permis l’existence d’une certaine dose de chance, ou d’indétermisme, dans la nature.

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