Qu’est-ce qu’une phrase ?

mardi 7 avril 2015, par Denis Cerba

En bref : Pour comprendre comment les phrases peuvent être fondamentalement porteuses de vérité, un certain nombre de distinctions préalables sont nécessaires : la distinction type/token, et la distinction phonologique/sémantique.

Nous avons vu les raisons qui poussent à considérer les phrases comme les porteurs de vérité fondamentaux (cf. Les phrases comme porteuses de vérité). Mais qu’est-ce qu’une phrase, au juste ?

C’est une question qui peut sembler triviale, tant les phrases nous sont familières : nous en prononçons et écrivons des quantités tous les jours, sans même y penser ! Mais du point de vue de la philosophie, un certain recul est nécessaire et certaines distinctions s’avèrent fondamentales (notamment concernant la question de la nature de la vérité).

 Deux distinctions fondamentales

La philosophie du langage contemporaine considère comme fondamentales au moins les deux distinctions suivantes :

  1. La distinction : token de phrase / type de phrase.
  2. La distinction : sémantique/phonologique (ou sémantique/graphique) : cette distinction concerne aussi bien les tokens que les types.

Nous exposons d’abord ces distinctions à partir du langage parlé (par opposition au langage écrit) : dans le langage parlé, une phrase est, de façon générale, une certaine suite de sons dotée d’un certain sens complet. « Comment vas-tu ? » (komã va tu ? — en notation plus ou moins phonétique...) est une phrase : c’est une suite déterminée de sons, qui fait normalement sens pour celui à qui on l’adresse...

Type vs Token

La distinction type/token est une distinction métaphysique fondamentale, qui concerne toute réalité. Nous l’envisageons ici seulement du point de vue des phrases (qui ne sont évidemment qu’un secteur très limité de la réalité).

Il arrive évidemment que la même phrase soit prononcée à plusieurs reprises : par exemple, la phrase « Comment vas-tu ? » est prononcée tous les jours à de nombreuses reprises par beaucoup de gens... La question métaphysique qui surgit ici est la suivante : s’agit-il absolument de la même phrase, ou seulement de différents exemplaires d’une « même » phrase ? Les deux réponses étant correctes, il faut distinguer entre type de phrase et token de phrase : quand on prononce la « même » phrase en différentes occasions, en fait on prononce à chaque fois un token différent du même type de phrase :

  1. Un token de phrase est un exemplaire unique de phrase, prononcé par telle personne à tel moment à tel endroit, absolument non-répétable. « Token » est un mot anglais, qu’on peut traduire en français par « occurrence » : mais « token » est devenu un terme technique de la philosophie contemporaine, que l’on peut utiliser comme tel [1].
  2. Un type de phrase correspond à cette forme d’unité plus lâche et plus générale, mais néanmoins importante, qui recouvre les différentes occurrences de la « même » phrase : chaque fois qu’on dit « Comment vas-tu ? », on utilise bien d’une certaine façon la même phrase...

La distinction type/token doit être gardée à l’esprit, si l’on veut comprendre ce que dit la philosophie contemporaine du langage à propos des « phrases » et de leurs propriétés.

Phonologique vs sémantique

La distinction phonologique/sémantique est également fondamentale. Elle provient du fait que toute phrase est une réalité duelle, présentant deux aspects :

  1. une phrase est une série déterminée de sons (aspect phonologique) ;
  2. une phrase est une série déterminée de sons dotée d’un sens (aspect sémantique).

Cela impose de distinguer l’identité sémantique d’une phrase de sa simple identité phonologique.

Par exemple, les deux phrases « J’aime le vert » et « J’aime le verre » se prononcent exactement de la même façon : du simple point de vue phonologique, on peut donc dire qu’il s’agit de la même phrase ; mais du point de vue sémantique, il s’agit évidemment de deux phrases au contraire différentes (ce n’est pas du tout la même chose d’aimer la couleur verte et la matière « verre » !).

Donc, quand on identifie les phrases, il ne faut pas confondre leur type phonologique et leur type sémantique :

  1. un type phonologique de phrase est une certaine série de sons ;
  2. un type sémantique de phrase est une certaine série de sons, plus une certaine signification.

La distinction phonologique/sémantique peut également s’appliquer aux tokens :

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Un perroquet n’émet que des tokens phonologiques

-# produire un (simple) token phonologique consiste à simplement produire des sons (ce que par exemple un perroquet peut faire) ;

  1. mais produire un véritable token sémantique consiste également à vouloir dire quelque chose en produisant ces sons : cela équivaut à parler de façon signifiante (ce qu’un homme peut faire, mais non un perroquet).

Le langage écrit

On retrouve les mêmes distinctions fondamentales dans le langage écrit.

Type vs token

Si j’écris deux fois la même phrase sur un morceau de papier, j’ai produit deux tokens d’un seul et même type de phrase.

Orthographique vs sémantique

À la distinction phonologique/sémantique dans le langage parlé, correspond la distinction orthographique/sémantique dans le langage écrit : deux phrases peuvent s’écrire de la même façon (= être d’un seul et même type orthographique) et avoir néanmoins deux significations différentes (= être de types sémantiques différents).

Ce genre d’ambiguïté est très rare en français (où les mots qui se prononcent de la même façon s’écrivent généralement différemment : par exemple « vert » et « verre »). Il est plus courant dans d’autres langues, par exemple en anglais : la phrase « The post office is near the bank » peut signifier soit « La poste est près de la banque », soit « La poste est près de la rive ».

 La question de la vérité

Ces distinctions faites, la question se pose : sous quelle modalité les phrases sont-elles les porteurs de vérité fondamentaux ? Les porteurs premiers de vérité sont-ils les types phonologiques de phrase, les types sémantiques de phrase, les tokens phonologiques de phrase, ou les tokens sémantiques de phrase ?

Cette question fait l’objet de l’article suivant : Sous quelle modalité les phrases sont-elles les porteurs premiers de vérité ?

Notes

[1La différence métaphysique fondamentale type/token a été introduite à la fin du 19e s. par le philosophe américain C. S. Peirce (1839-1914) : elle correspond à la distinction universel/particulier (mais saisie de façon plus satisfaisante que par la métaphysique traditionnelle, qui brouillait cette distinction en se focalisant plutôt sur le trio universel/particulier/singulier, d’importance secondaire).

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