Qu’est-ce qu’une explication complète (full) ?

mardi 10 juin 2014, par Denis Cerba

En bref : On donne une explication complète (soit scientifique, soit personnelle) d’un phénomène, quand on indique une cause et une raison, dont la conjonction implique déductivement le phénomène qu’on veut expliquer.

Bien que l’explication scientifique et l’explication personnelle soient deux types différents d’explications, l’une et l’autre ont une même valeur explicative. Swinburne exprime cela en disant qu’aussi bien l’une que l’autre peut être valablement invoquée comme explication complète (full ) d’un phénomène : l’explication complète (full ) d’un phénomène se donne soit en termes d’explication scientifique, soit en termes d’explication personnelle.

Une explication complète (full ) d’un phénomène s’oppose à son explication partielle (partial ). Intuitivement, « expliquer » un phénomène, c’est découvrir ses « facteurs explicatifs », c’est-à-dire certains éléments (autres que le phénomène à expliquer) qui ne peuvent pas se trouver combinés sans que se produise aussi le phénomène qu’on cherche à expliquer : c’est donner certaines conditions suffisantes de l’occurrence d’un phénomène. Donner une « véritable » explication, c’est indiquer toutes ces conditions (toutes celles qui, réunies, suffisent à garantir l’occurrence du phénomène), c’est donner une explication complète. Autrement, si l’on indique seulement certains de ces facteurs, on ne donne pas une véritable explication, mais une explication seulement partielle : les facteurs indiqués ont une valeur explicative (ils concourent à l’explication du phénomène), mais ils ne sont pas suffisants (il se pourrait qu’ils se produisent sans que le phénomène à expliquer se produise).

Swinburne exprime cela plus rigoureusement, de la façon suivante :

Produire une explication complète (full ) d’un événement E, c’est invoquer une cause et une raison dont la conjonction implique déductivement E.

 Cause et raison dans une explication

Dans toute explication on fait figurer, à titre de facteurs explicatifs, deux types différents d’éléments : une cause et une raison (ou un « quoi ? » et un « pourquoi ? »).

  1. Le « quoi » (la cause de E) est l’objet (ou la situation) qui a agi et produit l’effet E ;
  2. Le « pourquoi » (la raison de l’efficacité de la cause qui a causé E) est tout ce qui a permis au « quoi » de produire l’effet E.

Dans l’explication (de type) scientifique : la cause est représentée par l’ensemble des conditions initiales, et la raison par les lois de la nature. C’est en vertu des lois de la nature que telles conditions initiales produisent tel effet, et non tel autre.

En revanche, dans l’explication (de type) personnelle : la cause, c’est la personne, tandis que la raison, ce sont à la fois l’intention et les capacités de la personne. C’est une personne qui agit, mais elle accomplit telle chose parce qu’elle en a à la fois l’intention et les capacités (soit directement, soit indirectement). L’intention explique que la personne ait accompli E (plutôt qu’autre chose), et ses capacités expliquent qu’elle ait réussi à accomplir son intention.

 Explication et implication déductive

À moins que la cause et la raison ensemble n’impliquent déductivement l’occurrence de E, il demeure quelque chose de brute et d’ultime, et donc d’inexpliqué, dans l’occurrence de E. [1]

Expliquer vraiment (complètement ) un phénomène E, c’est disposer d’une cause et d’une raison dont la conjonction implique déductivement E. Que veut dire « impliquer déductivement » ? Cela signifie que quand on connaît à la fois la cause et la raison d’un phénomène, il est impossible d’affirmer que le phénomène ne s’est pas produit... : telle cause combinée à telle raison produit nécessairement tel phénomène.

  1. Dans le cas d’une explication (de type) scientifique : s’il est vrai (1) que ce morceau de papier tournesol ait été plongé dans l’acide, et (2) que l’acide fait toujours rougir le papier tournesol, alors il sera aussi nécessairement vrai (3) que ce morceau de papier tournesol est devenu rouge.
  2. La structure de l’implication déductive se retrouve également dans l’explication (de type) personnelle : si telle personne a eu telle intention et disposait également (plus ou moins directement) des capacités de réaliser cette intention, alors il est nécessairement vrai que son intention se soit réalisée ! Si je veux lever le bras et que j’ai la capacité (basique) de le faire, alors la combinaison de ces deux éléments constitue une explication complète du fait que j’ai levé le bras, parce que dans ces conditions, je ne peux pas ne pas l’avoir fait.

Nous pouvons donc conclure avec Swinburne : une explication complète d’un phénomène se donne tout autant en termes d’explication (de type) personnelle qu’en termes d’explication (de type) scientifique.

Notes

[1R. Swinburne, The Coherence of Theism, 1993, ch. 8, p. 137.

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