Qu’est-ce qu’un vérifacteur (truthmaker) ?

samedi 15 novembre 2014, par Denis Cerba

En bref : Un « vérifacteur » est ce qui dans la réalité rend vraie telle ou telle vérité. Cette notion permet d’avoir une conception à la fois « réaliste » et « correspondantiste » de la vérité, mais il ne faut pas perdre de vue que la correspondance dont il s’agit n’est pas « de un à un » (ou : biunivoque).

La notion de « vérifacteur » est centrale dans la théorie de la vérité en philosophie contemporaine : elle permet de tenir une conception à la fois réaliste et correspondantiste de la vérité, sans verser dans la caricature d’une conception de la vérité comme simple « adéquation », simple « reflet » du réel.

 Vérifacteur et conception réaliste de la vérité

Qu’est-ce qu’une conception « réaliste » de la vérité ? C’est une théorie qui affirme deux choses importantes au sujet du rapport entre vérité et réalité :

  1. Le vrai est différent du réel : la « vérité » est une caractéristique de ce que l’on pense, ou de ce que l’on dit, alors que la « réalité » est une caractéristique de ce qui est. Ce sont nos paroles et nos pensées qui sont (éventuellement !) vraies — mais mêmes quand elles sont fausses, elles n’en sont pas moins réelles pour autant ! La notion de vérité ne s’applique proprement qu’à un certain secteur de la réalité : ce que l’on pense et ce que l’on dit. Cette conviction est partagée, d’une façon ou d’une autre, par toutes les théories contemporaines de la vérité.
  2. Ce qui distingue une conception « réaliste » de la vérité, c’est plutôt cette seconde thèse : c’est le réel qui fonde et détermine le vrai. Une théorie « réaliste » de la vérité subordonne le vrai au réel : une pensée n’est vraie que s’il existe une certaine réalité autre qu’elle-même qui la rend vraie. Si je dis qu’« il pleut » et que c’est vrai, c’est avant tout parce qu’effectivement il pleut dehors... Cela distingue les théories réalistes de la vérité d’autres types de théories, telles que, par exemple, le « cohérentisme » (la vérité est vraie parce qu’elle est en elle-même cohérente), ou le « pragmatisme » (une vérité est vraie dans la mesure où elle est utile), etc.

La notion de « vérifacteur » (truthmaker) sert à isoler cet élément du réel qui, dans une théorie réaliste de la vérité, fonde et détermine le vrai :

The truthmaker is whatever it is in the world that makes a truth true. (D. M. Armstrong, A World of States of Affairs, 1997, p. 13.)

C’est-à-dire :

Un vérifacteur est l’élément du monde qui fait qu’une vérité est vraie.

Cette conception réaliste de la vérité (et donc la notion de vérifacteur) est en accord avec le sens commun : « S’il est vrai qu’il pleut, c’est bien effectivement parce qu’il pleut dehors ! » Elle l’est également avec l’essentiel de la tradition philosophique la plus ancienne. À l’appui de cette affirmation, Armstrong cite deux philosophes importants (l’un antique, l’autre moderne), qui expriment de façon particulièrement forte cette supériorité et antériorité causales de la réalité sur la vérité.

Le premier est Aristote (384-322 av. J.-C.) :

L’homme réel se réciproque selon la consécution d’existence avec la proposition qui est vraie à son sujet. Si, en effet, l’homme existe, la proposition par laquelle nous disons que l’homme existe est vraie aussi ; et réciproquement, si la proposition par laquelle nous disons que l’homme existe est vraie, l’homme existe aussi. Cependant la proposition vraie n’est en aucune façon cause de l’existence de la chose ; c’est au contraire la chose qui semble être, en quelque sorte, la cause de la vérité de la proposition, car c’est de l’existence de la chose ou de sa non-existence que dépend la vérité ou la fausseté de la proposition. [1]

Le second est Leibniz (1646-1716) :

... il est constant que toute prédication véritable a quelque fondement dans la nature des choses... [2]

 Vérifacteur et théorie correspondantiste de la vérité

Il y a un lien naturel entre la conception réaliste de la vérité et les théories dites « correspondantistes » de la vérité.

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La vérité comme reflet du réel : à la fois vrai et un peu trop simple...

Le correspondantisme ne se contente pas de dire que le réel cause le vrai (= réalisme), il ajoute que le vrai correspond au réel : c’est-à-dire qu’il le reflète, en propose une copie (un double, une reproduction fidèle...), s’aligne sur lui d’une façon ou d’une autre...

D’un point de vue historique, le correspondantisme s’exprime avant tout par la définition fameuse de la vérité comme « adequatio rei et intellectus » : une vérité est vraie dans la mesure où l’intellection s’adapte (se configure) au réel.

La philosophie analytique contemporaine a largement entériné cette conception, mais elle a également mis en évidence (à la suite de Russell) l’analyse insuffisante de la notion de « correspondance » contenue dans cette définition. Il n’est pas question ici d’entrer dans les détails de cette critique ! Il est important néanmoins d’en noter l’aspect principal, qu’Armstrong résume à juste titre dans cette affirmation :

La relation de vérifaction (entre le vrai et le réel) n’est pas une relation de un à un (« one to one »). [3]

Il est tentant en effet de penser que le vrai représenterait « adéquatement » le réel au sens où :

  1. à chaque élément du réel correspondrait un et un seul élément du vrai, et
  2. à chaque élément du vrai correspondrait un et un seul élément du réel.

C’est ce que l’on appelle une relation « de un à un » (ou une relation de correspondance biunivoque). Or, il n’en est rien : quand bien même le vrai « correspond » au réel, cette relation de correspondance n’est pas « de un à un » (ou : biunivoque).

En effet :

  1. À une réalité peuvent correspondre plusieurs vérités : un seul et même vérifacteur peut rendre vraies plusieurs vérités. Par exemple, c’est ce que nous avons vu dans le cas des « relations internes » (sur cette notion, cf. art. 806) : c’est un seul et même vérifacteur (à savoir : les deux choses a et b) qui fait que a et b sont telles qu’elles sont et que a et b se ressemblent.
  2. À une vérité peuvent correspondre plusieurs réalités : une seule et même vérité peut avoir plusieurs vérifacteurs. Par exemple : la vérité qu’il existe au moins un être humain a pour vérifacteur n’importe lequel des être humains qui ont existé, existent ou existeront...

On voit que la notion de vérifacteur permet de tenir une conception à la fois réaliste et correspondantiste de la vérité, sans tomber dans le simplisme d’une conception de la vérité comme pur et simple reflet de la réalité.

Notes

[1Aristote, Catégories 14b, 14-22, traduction par J. Tricot, VRIN, Paris, 1984.

[2G. W. Leibniz, Discours de Métaphysique, 1686, Section 8.

[3Cf. D. M. Armstrong, A World of States of Affairs, 1997, p. 14.

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