Qu’est-ce qu’un « état de choses » (« state of affairs ») ?

mercredi 17 septembre 2014, par Denis Cerba

En bref : Au sens métaphysique du terme, un « état de choses » (ou un « fait ») est une réalité complexe, qui provient de la combinaison fondamentale d’un particulier au sens strict (thin particular) et d’un universel (soit monadique, soit polyadique).

« L’état de choses » (state of affairs) est la structure la plus fondamentale de la réalité d’après Armstrong.

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Le monde est constitué, non de choses, mais d’états de choses.

Dire que la réalité est fondamentalement constituée d’états de choses (et non, par exemple, de choses) constitue donc une thèse métaphysique (cf. Qu’est-ce que la métaphysique ? et Qu’est-ce que la métaphysique catégoriale ?) : il s’agit du factualisme (un « état de choses » s’appelle aussi un « fait » : fact, en anglais).

« État de choses » est donc un terme technique, qui ne recouvre pas exactement ce qu’on appelle couramment un « état de choses » (ou un « fait »), et le factualisme est (sous des aspects assez simples !) une thèse très complexe, qui nécessitera de très nombreuses explications. Dans cet article introductif, nous nous limitons à quelques indications simples, afin de donner une première idée d’ensemble de ce qu’on appelle un « fait » en métaphysique catégoriale.

 Les constituants d’un « état de choses »

Dans la vie courante, on appelle « état de choses » (ou « fait ») le fait par exemple que cette robe soit rouge. Ce qu’on appelle « état de chose » (ou « fait ») en métaphysique provient d’une analyse de ce genre d’affirmations et de la réalité qu’elles cherchent à décrire (cf. Qu’est-ce que la philosophie analytique ?). Comme toute analyse philosophique, cette analyse à la fois entérine une grande partie de la conception dont elle part, mais elle la critique aussi en grande partie : la notion métaphysique d’« état de choses » (ou de « fait ») ne recouvre que partiellement ce qu’on appelle couramment ainsi.

Ce que l’analyse conserve de l’« état de choses » au sens courant du terme, c’est l’idée qu’il est irréductiblement complexe. Un état de choses consiste dans la combinaison de deux éléments de natures irréductiblement différentes : un particulier (la robe) et une propriété (le fait d’être rouge). Mais en fait, il s’avère à l’analyse que sans doute ni une robe n’est un véritable particulier, ni le fait d’être rouge une véritable propriété : ce qu’on appelle une « robe » est sans doute plutôt un très grand nombre de particuliers, reliés les uns aux autres par certaines relations et dotés de certaines propriétés (l’ensemble nous apparaissant « rouge »)... Il faut ajouter à cela qu’Armstrong souscrit à la thèse selon laquelle les propriétés (des particuliers) et les relations (des particuliers entre eux) sont des universaux. Donc en définitive, ce qu’Armstrong appelle un « état de choses » (ou un « fait ») est plutôt la chose suivante :

Un « état de choses » (ou un « fait ») est la combinaison fondamentale d’un particulier (au sens strict) et d’un universel (soit un universel monadique : une propriété, soit un universel polyadique : une relation).

Précisons quelque peu la nature des deux constituants fondamentaux de l’état de choses, le particulier et l’universel :

L’universel : propriétés et relations

L’universel est cette composante de l’état de choses qui se répète strictement à l’identique en différents états de choses. Par exemple : si la propriété « être rouge » est un universel, alors cette propriété est strictement la même dans tous les objets « rouges ». Trois choses sont à noter à ce sujet :

  1. Armstrong tient la thèse métaphysique que les universaux existent — même si la question demeure de savoir quels universaux existent  : c’est la recherche scientifique qui doit répondre à cette dernière question (il ne suffit pas que nous employions des termes universels, comme « être rouge », pour que les universaux qu’ils sont censés désigner existent effectivement : par exemple, la science nous dit plutôt qu’il n’existe dans la réalité aucun universel qui corresponde au prédicat « être rouge »..., ni aux prédicats « être un lapin », « être un homme », « être intelligent », « jouer au ballon », etc., etc., etc.). Dans la mesure où Armstrong tient l’existence des universaux, sa position est dite « réaliste » (par opposition à : « nominaliste »), et dans la mesure où il considère que c’est à la science (et non à la philosophie) de nous dire quels universaux existent, sa position sur les universaux est celle d’un « réalisme scientifique ».
  2. Deuxième caractéristique cruciale du réalisme armstrongien : Armstrong tient la thèse que les universaux n’existent qu’instanciés — c’est-à-dire : combinés à des particuliers pour former des états de choses. En d’autres termes, il refuse la conception dite « platonicienne » de l’universel selon laquelle les universaux existeraient d’eux-mêmes, « tout seuls », à l’état « séparé », et non nécessairement instanciés dans au moins un particulier : en cela, le réalisme armstrongien est qualifié de réalisme « aristotélicien ».
  3. Les universaux sont soit monadiques, soit polyadiques. Un universel monadique correspond à ce qu’on appelle une « propriété » : c’est une détermination d’un particulier (par exemple : cette robe est rouge — si tant est que cette robe soit un particulier et « être rouge » une propriété, ce qui n’est sans doute pas le cas...). Un universel polyadique, en revanche, est une relation : il relie 2 (3, 4, etc.) particuliers. Par exemple, s’il existe, l’universel « être le père de » relie deux particuliers (Jean est le père de Pierre, etc.), et, s’il existe, l’universel « être entre » relie trois particuliers (Vénus est entre le Soleil et la Terre, etc.), etc.

Le particulier au sens large/au sens strict

Le particulier (particular) est la seconde composante fondamentale d’un état de choses. Par opposition à l’universel, le particulier est la composante strictement non répétable d’un état de choses : c’est ce qui explique que les choses (ou les personnes) qui nous entourent soient chacune unique (et qu’elles ne puissent être à deux endroits en même temps, etc.). Dans la vie courante, nous ne cessons de rencontrer des choses ou des êtres « particuliers » : Pierre, Jean, ce bureau, cette maison, ce chien, cette montagne, etc., etc. Le particulier au sens métaphysique du terme provient d’une analyse de ces « particuliers » au sens courant du terme.

Le particulier au sens métaphysique du terme est le particulier au sens strict (thin particular), c’est-à-dire le particulier dénué (par abstraction) de toutes les propriétés ou relations dont il est porteur (c’est-à-dire de toute détermination universelle) : c’est le particulier considéré strictement en lui-même. Par opposition au particulier au sens strict, le particulier au sens large (thick particular) est le particulier muni de ses propriétés et relations : c’est celui que nous rencontrons dans la vie courante (« cette chaise » est sans doute constituée d’un très grand nombre de particuliers au sens strict reliés entre eux par certaines relations et pourvus de certaines propriétés — et il en va sans doute de même de Jean, de Pierre, de cette maison, de cette montagne, etc.).

 Pour aller plus loin

Pour un premier approfondissement de la notion d’« état de choses », cf. :

  1. Qu’est-ce qu’un état de choses monadique/polyadique ?
  2. Qu’est-ce qu’un état de choses atomique/moléculaire ?

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