Pourquoi la philosophie analytique est-elle inconnue en France ?

lundi 28 avril 2014, par Denis Cerba

Quand on étudie la philosophie contemporaine, et particulièrement la philosophie analytique, on ne peut qu’être très étonné de constater le fait suivant : alors qu’elle a maintenant plus d’un siècle d’existence, qu’elle est reconnue et massivement pratiquée partout dans le monde et que son intérêt ne fait guère de doute, la philosophie analytique demeure très sous-estimée en France, si ce n’est ignorée, voire méprisée ou ostracisée. Si l’on s’interroge sur les raisons d’un tel état de fait, il est difficile d’en trouver qui soient à l’honneur de l’intelligentsia française contemporaine : tout se passe comme si le rejet de la philosophie analytique n’était au fond affaire que de paresse intellectuelle, ou de défense de vieilles baronnies institutionnellement établies...

Mieux vaut sans doute dans ces conditions en rester à un pur et simple constat d’ignorance : nous ignorons largement en France le contenu de la philosophie analytique — et mieux vaut ignorer pourquoi...

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Jules Vuillemin (1920-2001)

Tel est en substance le constat déjà dressé il y a presque cinquante ans par J. Vuillemin (1920-2001). Professeur au Collège de France de 1962 à 1990, J. Vuillemin est l’un des très rares philosophes français à avoir compris l’importance de la philosophie analytique. En 1968, en Avertissement à son livre sur B. Russell [1], il dresse le constat suivant (qui demeure malheureusement encore substantiellement vrai aujourd’hui) :

Je n’aurais pas publié ces longues études sur des textes, à présent plus que sexagénaires, n’eût été l’état de la philosophie française, son dédain et son ignorance de la pensée anglo-saxonne, de la logique et, généralement, de tout style un peu exact dans l’art de s’enquérir de la vérité.
Ces leçons ont été précisément destinées à initier mes auditeurs à une philosophie d’ailleurs déjà classique et parfois presque oubliée, mais qui n’a pas pénétré en France.
Je m’étais, pour ma part, assuré de son caractère fondamental. Je l’avais rencontrée chaque fois que j’avais développé quelque question touchant à la métaphysique de la connaissance, et elle m’apparut bientôt comme le point de départ pour ainsi dire obligé de toute réflexion sérieuse, c’est-à-dire rétablie dans ses rapports naturels et étroits avec la science.

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« La première philosophie de Russell », par J. Vuillemin (1968)

On connaît de Russell quelques ouvrages de vulgarisation et les pamphlets. Quelques scènes apparemment scandaleuses de sa vie n’ont pas échappé au public. Les érudits ont condamné sans appel ses essais d’histoire de la philosophie. Quelques-uns de ses plus beaux ouvrages ont été traduits ; leur édition a même été épuisé : on dirait qu’ils n’ont pas été lus.
Je cherche en vain les raisons de cet insuccès. Je ne puis supposer des lecteurs uniquement séduits par les livres que leur facilité ou leur ferveur recommande, attentifs à ce qu’un auteur s’engage, mais indifférents aux raisons et jugeant une pensée à son effet immédiat, à sa capacité d’émouvoir un parti, une coterie ou une église comme les gouvernements jugent une science à ses effets industriels. Je ne puis d’autre part imaginer que le sommeil dogmatique soit un état naturel à l’Université. Un aveu d’ignorance est préférable à des suppositions outrées.

Notes

[1J. Vuillemin, Leçons sur la première philosophie de Russell, Paris, Armand Colin, 1968, p. 5.

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