Pourquoi l’émergence tardive du Factualisme ?

dimanche 12 octobre 2014, par Denis Cerba

En bref : La métaphysique occidentale a mis longtemps à dépasser une ontologie « chosiste » au profit d’une ontologie factualiste, en raison de sa difficulté à intégrer pleinement la catégorie de relation.

Nous avons vu (cf. art. 768) ce qui distingue :

  1. l’ontologie factualiste défendue par Armstrong, qui voit dans les faits (ou « états de choses ») l’élément de base du réel : cette ontologie repose sur l’opposition particulier/universel (puisqu’un fait est la combinaison fondamentale d’un universel et d’un certain nombre de particuliers) ;
  2. et l’ontologie « chosiste » héritée d’Aristote, qui repose sur l’opposition substance/attribut — où la substance (la « chose ») est l’élément vraiment fondamental : seules les substances « existent » vraiment, les attributs n’étant que des caractéristiques plus ou moins profondes des substances.

Nous avons vu également en quoi le Factualisme représente un progrès décisif par rapport à une ontologie « chosiste » (cf. art. 768). On peut néanmoins se demander pourquoi ce progrès est intervenu si tard, puisque l’émergence d’une ontologie factualiste date seulement du début du 20e s. (avec B. Russell) : la question se pose d’autant plus que le couple substance/attribut représente clairement une anticipation du couple particulier/universel.

Armstrong n’élude pas la question :

Comment se fait-il que la position Factualiste ait été si lente à émerger en deux millénaires et demi de philosophie occidentale ? Les historiens de la philosophie peuvent cependant montrer qu’une façon Factualiste de comprendre le monde, par opposition à une façon Chosiste (s’il est permis de s’exprimer ainsi), n’a jamais été totalement absente. Mais pourquoi a-t-il fallu tant de temps pour que des ontologies factualistes soient explicitement défendues ? (WSA, 1997, p. 4).

La réponse avancée par Armstrong est en substance la suivante :

C’est l’incapacité de la métaphysique traditionnelle à penser la catégorie de la relation, qui l’a empêchée de développer une ontologie de type factualiste.

Factualisme et relation

Rappelons-nous ce qu’est une relation : c’est un universel polyadique (= qui relie plusieurs particuliers), par opposition à une propriété, c’est-à-dire un universel monadique (= qui qualifie un particulier) (cf. Qu’est-ce qu’un état de choses monadique/polyadique ?).

Or, c’est un fait maintenant bien connu que la métaphysique traditionnelle a eu du mal à reconnaître la catégorie de relation comme distincte de celle de propriété : sa tendance a plutôt toujours été de réduire les relations entre objets aux simples propriétés relationnelles des objets ainsi reliés — par exemple : de réduire la relation d’« engendrement » à la propriété (relationnelle) d’« être père ». C’est l’un des traits saillants du travail de B. Russell (1872-1970), que d’avoir été le premier à élaborer à la fois une logique et une ontologie de la relation qui la distingue nettement de la propriété.

Cette confusion entre relation et propriété a évidemment empêché la métaphysique traditionnelle de reconnaître l’existence des états de choses polyadiques ; mais elle l’a également empêchée, en fait, de parvenir à la conception d’un état de choses monadique. En effet, il aurait fallu pour cela qu’elle dépasse les apparences communes, qui font des « choses » qui nous entourent d’authentiques particuliers : les pommes, les hommes, les voitures, etc., nous apparaissent comme autant de « particuliers » — alors que pour une ontologie factualiste, il ne s’agit que de particuliers au sens large, c’est-à-dire, à chaque fois, d’une multitude de particuliers au sens strict dotés de certaines propriétés et reliés entre eux par certaines relations (sur la différence entre particulier au sens strict (thin particular) et particulier au sens large (thick particular), cf. Qu’est-ce qu’un « état de choses » ?). La méconnaissance de la relation empêche l’analyse des « substances » ordinaires en termes de relations entre particuliers au sens strict (dotés eux-mêmes de certaines propriétés) : la métaphysique traditionnelle ne parvient ni à l"idée d’état de choses monadique, ni à celui d’état de choses polyadique — elle passe donc radicalement à côté d’une conception factualiste de la réalité.

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John Locke (1632-1704), le fossoyeur de la « substance »...

Au lieu de progresser en direction du fait (de l’état de choses), la distinction traditionnelle substance/attribut s’est vue — fort justement ! — attaquée en raison des confusions et des obscurités qu’elle recèle : peut-on vraiment soutenir que l’affirmation « Cette pomme est mûre » (ou « L’homme est rationnel », etc.) recèle l’analyse ultime du réel ? Évidemment non !... (Sur les confusions et obscurités de l’analyse métaphysique traditionnelle, cf. Quelle est l’importance philosophique de la thèse factualiste ?) L’attaque décisive a été portée au 17e s. par le philosophe anglais post-cartésien J. Locke (1632-1704).

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