Pourquoi étudier aujourd’hui la théologie de Newman ?

lundi 1er septembre 2014, par Denis Cerba

JPEG - 3.4 ko
John Henry Newman (1801-1890)

John Henry Newman est un homme d’église anglais du 19e siècle, qui s’est converti au catholicisme en 1845, en passant par le « Mouvement d’Oxford » (un mouvement qui œuvrait à la restauration de la tendance « catholique » au sein de l’Église d’Angleterre). Créé cardinal en 1879, il demeure aujourd’hui l’un des cardinaux les plus connus du 19e siècle.

Plusieurs théologiens catholiques du 20e siècle aiment à citer Newman comme la figure pour eux emblématique du précurseur. Plusieurs thèses lui ont été consacrées. Ainsi, on pourrait s’étonner : pourquoi s’interroger sur l’opportunité d’étudier sa pensée ? Pourtant, la réponse n’est pas aussi évidente qu’on l’imagine.

À son propos, il y a eu et il y a toujours un soupçon qui pèse. Par exemple, son adversaire, le cardinal John Manning, a déclaré à son sujet : « Il est l’un des plus dangereux catholiques qui soient en Angleterre ». Il a été toujours considéré comme quelqu’un qui veut séduire et attirer sur un chemin qui n’est pas authentique. Ainsi, on doit se demander : pourquoi cette ambivalence du regard porté sur lui ? En quoi sa manière de penser l’a-t-il fait considérer, d’un côté comme un dangereux séducteur qui attirerait sur un chemin hétérodoxe, de l’autre comme le précurseur du renouvellement de la pensée chrétienne ?

Si le cardinal Newman avait, dans ses œuvres, produit un exposé systématique de sa pensée théologique, il nous suffirait de vérifier la façon dont cette synthèse a été lue au cours de l’histoire récente de la théologie. Ce serait simple. Mais ce n’est pas le cas. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler une critique qui lui fut adressée par l’un de ses contemporains, et qui affirme en substance : Newman nous laisse de très beaux fragments de bâtiments, mais nulle part aucun édifice...

Il y a quelque chose de curieux dans sa pratique de la théologie. Lui-même en a été conscient. C’est la raison pour laquelle il renonce lui-même à se déclarer théologien. C’est une question qui concerne sa méthode. Il ne s’agit pas d’une déduction de ma part. C’est une question qui s’est trouvée posée à plusieurs reprises, mais notamment à un moment crucial : au moment de la rédaction du célèbre livre Apologia pro vita sua.

JPEG - 3 ko
La réponse de Newman aux accusations de Kingsley

Ce livre a été écrit au moment le plus sombre de sa vie, après sa conversion au catholicisme. Sa publication lui attira des sympathies. Je voudrais simplement m’arrêter sur l’occasion qui l’obligea à écrire ce livre : il s’agit de l’accusation de Charles Kingsley. Charles Kingsley était un brillant professeur, membre du clergé anglican. Il publia un pamphlet pour critiquer l’attitude de Newman, ainsi que le clergé catholique romain. Le point central de son accusation était le suivant : chez le clergé catholique romain, il n’y pas de vertu d’honnêteté ; un bon exemple en est le Révérend Père Newman. Kingsley parle notamment de « semi-vérité » à propos de l’attitude de Newman.

Cette accusation toucha Newman au vif. Pour les Anglais, l’honnêteté est une vertu suprême ! Kingsley ne s’en prend pas à la personnalité de Newman, il cible sa manière de penser et il met en exergue une partie qu’il juge obscure de l’argument de son adversaire pour démontrer que cet argument est tricheur. On peut alors comprendre en quoi consiste l’enjeu de la réplique de Newman : il s’agit à la fois de montrer la légitimité de sa pensée et de justifier sa conversion, non seulement de retracer son parcours psychologique et relationnel (avec ses amis), mais aussi d’indiquer et de justifier le cheminement de sa réflexion théologique.

Au cœur de l’Apologia, il y a donc la question de « l’honnêteté intellectuelle » : la question est pour nous de savoir comment et dans quelle mesure Newman a réussi à clarifier sa pensée et son cheminement théologique. L’accusation de Kingsley pose la question de la méthode. C’est précisément à cette question que Newman répond dans l’Apologia. Il s’explique sur ce point en mettant en exergue l’un des soucis constants de son travail : celui de clarifier le contenu de sa réflexion. Il nomme cela « l’axe métaphysique » : cela signifie philosopher sur les questions théologiques.

Ainsi pouvons-nous comprendre pourquoi nous étudions l’œuvre newmanienne comme « œuvre théologique » : à travers des œuvres qui ne sont pas tout à fait claires, nous cherchons ce fil, cette intrigue, en quoi consiste la réflexion théologique. Probablement cette manière newmanienne que nous pourrons déceler aura-t-elle des attaches avec les cogitations des théologiens du 20e siècle. Dans ce cas, nous pourrons également attester une certaine cohérence de la pratique théologique. Souvent, la question de l’honnêteté intellectuelle chez Newman se trouve réduite à une défense de l’intégrité morale du personnage, mais il n’est pas suffisant de répondre ainsi à Charles Kingsley, et cela ne suffit pas non plus à faire comprendre l’importance de son influence postérieure. Je ne prétends pas dire que Newman dispose de toutes les clefs permettant de répondre à la question théologique. Mais il me semble que la lecture de ses œuvres nous procure une réelle occasion de faire de la théologie « honnêtement ». De là, l’occasion ne se présente-t-elle pas également de manifester, face aux soupçons des hommes d’aujourd’hui, le caractère raisonnable et persuasif de la théologie ?

Répondre à cet article