Pourquoi Jésus refuse-t-il d’être appelé « bon » ?

mardi 19 novembre 2013, par theopedie

Un passage de l’évangile ne cesse d’étonner ceux qui le lisent (Marc 10,17-18 et Matthieu 19 ;16-17,Luc 18:19) :

Le jeune homme riche
Extrait de l’Évangile selon Matthieu, de Pasolini
theopedie

Comme Jésus se mettait en route, un homme vint en courant, se jeta à genoux devant lui et lui demanda : « Bon maître, que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle ? » Jésus lui dit : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Personne n’est bon, à part Dieu seul. Tu connais les commandements : “Ne commets pas de meurtre ; ne commets pas d’adultère ; ne vole pas ; ne prononce pas de faux témoignage contre quelqu’un ; ne prends rien aux autres par tromperie ; respecte ton père et ta mère.” 

Mc 10, 17-18

Comment interpréter ce passage ?

 Le refus de se dire Dieu ?

Une première interprétation, souvent à des fins apologétiques, consiste à dire que, dans ce passage, Jésus refuse d’être assimilé à Dieu et confesse sa seule humanité. Toutefois cette interprétation donne l’impression d’être trop rapide et donne le vertige : on passe en effet en quelques mots d’une question en apparence simple, à une réponse dont on peine à comprendre la violence, pour ensuite terminer par un déni de divinité... On peine à faire le lien entre tous ces éléments qui s’enchaînent un peu trop rapidement pour avoir un vrai sens.

Cette interprétation pose en plus d’autres problèmes :

  • le déni de divinité est une sur-interprétation de la réponse de Jésus. En effet, Jésus ne refuse pas stricto sensu d’être assimilé à Dieu, il se contente de questionner la salutation du jeune homme et d’en expliciter toutes les implications.
  • dans d’autres passages, Dieu dit que Jésus est son Fils (par exemple, Marc 9,7) et encore dans d’autres passages, Jésus se donne à lui-même le titre de « bon berger » (Jn 10,11), ce qui veut dire exactement la même chose que « bon maître ».
  • juste après cette réponse de Jésus au jeune homme, Jésus s’identifie implicitement à Dieu.
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    Les dix commandements
    La torah (la loi)

    Revenons un instant sur cette dernière remarque. Dans la liste des commandements que Jésus cite, il omet les commandements relatifs à Dieu, que Jésus en « bon maître » ne pouvait pas ne pas connaître (« Tu auras un seul Dieu », « Tu respecteras le sabbat »). En réalité, il ne s’agit pas d’un oubli : ces commandements reviennent à leur manière quand Jésus demande au jeune homme de le suivre. Une lecture attentive de ce passage consiste alors à dire que « suivre Jésus, c’est pratiquer le véritable sabbat ». Implicitement, Jésus s’identifie à Dieu : devenir son disciple, c’est adorer le « Bon Dieu ».

 Une charge anti-pharisienne

Cherchons donc une autre interprétation. Une autre interprétation consiste à dire que la réponse de Jésus joue comme une clarification : quelles étaient les motifs du jeune homme ? S’agissait-il pour lui de flatter le maître ? s’agissait-il d’une formule de politesse devenue automatique ? Dans les deux cas, Jésus entend redonner aux mots leur véritable signification, mais plutôt que de donner une leçon (fastidieuse) de morale, Jésus utilise la manière rabbinique. A une question, Jésus oppose une autre question, obligeant ainsi le jeune homme à s’interroger sur ses motivations.

Jésus maudit les pharisiens
Évangile selon Matthieu (Pasolini, extrait)
theopedie

La réponse de Jésus peut nous sembler inutilement abrupte, mais si l’on resitue cet épisode dans la vie de Jésus, cela n’a rien de surprenant. Jésus se trouvait à se moment-là en train de monter à Jérusalem, où il savait qu’il allait mourir, et sa route était déjà émaillée d’incidents et de pièges tendus par ses ennemis pharisiens. Or, indubitablement, certaines caractéristiques pharisaïques se retrouvent chez ce jeune homme : il est issu d’un milieu aisé, versé dans la Torah, insistant sur les œuvres, légèrement arrogant. Certes, ce n’est pas suffisant pour l’assimiler à un pharisien, mais la réaction de Jésus se comprend sur cet arrière-fond. Par sa réponse, Jésus entend se démarquer de la tradition pharisienne de Maître à Disciple. Il n’est pas un « bon maître » à la manière des pharisiens pour qui priment les règles de préséance, il est un serviteur avant d’être un maître. Un passage chez Matthieu l’indique clairement :

[les pharisiens] aiment à recevoir des salutations respectueuses sur les places publiques et à être appelés “Maître” par les gens. Mais vous, ne vous faites pas appeler “Maître”, car vous êtes tous frères et vous n’avez qu’un seul Maître. N’appelez personne sur la terre votre “Père”, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est au ciel. Ne vous faites pas non plus appeler “Chef”, car vous n’avez qu’un seul Chef, le Messie. Le plus grand parmi vous doit être votre serviteur. Celui qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé. »

Mt 23, 7-12

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