Pourquoi Jésus-Christ devait-il souffrir pour nous sauver ?

vendredi 6 juin 2014, par theopedie

En bref : La Bible le dit : « C’est par les souffrances de Jésus que nous sommes sauvés » ( 1 Pierre 2:24). Non pas que les souffrances de Jésus aient de la valeur en tant que telles (personne ne souhaite souffrir), mais plutôt parce que Jésus est parvenu à utiliser ses souffrances et à les transformer en cri d’angoisse miséricordieuse envers les péchés dont il était la victime. C’est à cause de cette supplication que Dieu a pardonné aux hommes leur péché, les menant ainsi vers leur salut.

Les souffrances du Christ sont, pour les chrétiens, liés à la pénitence et au péché. Il s’agit d’une exigence de justice. On parlera donc moins, à cet endroit, de « souffrance » mais plutôt de « pénitence ». Le premier but de la pénitence doit chercher a réparer le bien d’autrui qui a été lésé. Toutefois, quand ce qui a été lésé est l’honneur de Dieu, à cause de son caractère d’infinité, la réparation d’une telle offense dépasse nos forces. Aussi, la véritable pénitence dont il est question lorsqu’on parle de « faire pénitence » renvoie d’abord à celle que le Christ a faite pour nous : si le Christ, sur la croix, n’avait pas fait pénitence pour le pécheur afin de rétablir les droits de Dieu, celui-ci ne pourrait en effet accomplir de pénitence qui serait, par ses propres forces, suffisante. « Lorsque nous étions ennemis de Dieu, à cause de l’immense amour dont il nous a aimés, le Christ, par sa très sainte passion sur l’arbre de la Croix, nous a mérité la justification et a fait pénitence pour nous envers Dieu le Père (pro nobis Deo Patri satisfecit) » [CT, 1529]. Ce sont donc d’abord les souffrances du Christ qui sont la véritable pénitence et c’est à une telle pénitence que le pénitent, réconcilié par Dieu au cours de la confession, est appelé à s’associer. Telle est la valeur symbolique de la pénitence sacramentelle : nous associer à notre mesure à la pénitence que le Christ a faite pour nous. « En souffrant lorsque nous satisfaisons pour nos péchés, nous devenons conformes au Christ qui a satisfait pour nos péché [Rm 5,10 ; Jn 2,12], lui de qui vient notre capacité [2 Co 3,5], ayant aussi l’assurance très certaine que si nous souffrons avec lui, avec lui nous serons glorifiés [Rm 8,17] » [CT, 1690] [1].

Parce que les termes employés sont forts (« pénitence », « souffrance », « croix »), il convient ici d’être prudent. Par prudence donc, et afin de mieux comprendre cette dimension symbolique de la pénitence sacramentelle, nous nous appuierons sur la théologie de Thomas d’Aquin. Rappelons pour cela, la distinction conceptuelle qu’il trace entre deux types de souffrance :

Si nous parlons de la souffrance pénitentielle [poena satisfactoria], celle qui est assumée librement [voluntarie], il arrive que quelqu’un la puisse la porter pour un autre [dans la mesure où ils sont unis par la charité]. Si nous parlons de la souffrance infligée pour le péché, en tant qu’elle n’a valeur que de souffrance, alors chacun souffre uniquement pour sa propre faute, parce que le péché est quelque chose d’individuel [ST, Ia 87,8].

Autrement dit, pour Thomas d’Aquin, il y a deux façon de voir la souffrance : soit comme une affliction, ce qu’il appelle « souffrance pénitentielle » et c’est la souffrance appréhendée du point de vue de la liberté de celui qui accepte de souffrir ; soit comme une souffrance « à l’état pur » et c’est la souffrance appréhendée du strict point de vue de la punition. Dans un cas, la souffrance est vue comme le résultat d’un processus d’auto-sanctionnement, dans l’autre, comme une sanction que l’on impose de l’extérieur. Or, pour Thomas d’Aquin, la justification opérée par le Christ n’a de sens que comme affliction et non comme souffrance à l’état pure. Commentant le De rationibus fidei, de Thomas d’Aquin, Synave écrit ceci :

[Thomas d’Aquin] va même jusqu’à dire qu’une peine qui ne serait pas acceptée de plein gré par le pécheur ne le ramènerait pas à la justice : ’il fallait trouver une souffrance que l’homme s’imposerait afin d’accomplir l’ordre de la justice divine. D’autre part, aucun homme simplement homme ne pouvait être en mesure de faire pénitence d’une manière adéquate en prenant librement sur lui de souffrir’ » [Synave, p. 255]

Autrement dit, ce qui dans la pénitence satisfait en propre à la justice redistributive, ce n’est pas tant la souffrance en tant que telle (la simple punition), mais la souffrance morale (l’affliction). C’est cette affliction que la pénitence sacramentelle doit symboliser [ST, IIIa 49,3] et non cette autre souffrance que l’on pourrait qualifier de purement disciplinaire et qui serait peut-être plus proche de la pénitence publique infligée par l’Église ancienne aux pécheurs publique.

Le point essentiel est le suivant : les souffrances du Christ sur la croix sont, pour le croyant, d’abord l’expression de son affliction devant la condition humaine marquée par le péché. La justification qu’elles procurent procède de sa liberté et de son amour pour nous, non de la punition en tant que telle, punition qu’il a d’ailleurs injustement subie. C’est en ce sens que ces souffrances nous ont sauvé (Is 53,6) : en tant qu’elles expriment son amour pour Dieu et pour les hommes. Ainsi se comprend la pénitence sacramentelle : le pénitent est appelé non pas d’abord à subir une sanction punitive mais, en s’associant à la croix du Christ, à exprimer par « ces peines qu’il s’inflige spontanément » son affliction, « ce qui est la plus grande démonstration d’amour » [CT, 1693]. C’est ainsi que l’on peut mettre à sa juste place la dimension « expiatrice » [CEC, 1460] que la pénitence sacramentelle comporte.

Notes

[1On notera que le nouvel Ordo Penitentiae n’évoque pas cette dimension symbolique de la satisfaction, sinon indirectement par le renvoi qu’il fait au Concile de Trente. Cette symbolique est explicite dans le Catéchisme de l ’Eglise Catholique [CEC, 1460] et dans Reconciliatio et paenitentia, (RP, 31,3)

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