Peut-on dire « l’univers existe, un point c’est tout » ?

mardi 24 septembre 2013, par theopedie

En bref : Certains philosophes athées refusent de prendre au sérieux l’étude philosophique de l’origine du monde : à la question « Pourquoi il y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », ils répondent : « L’univers existe, un point c’est tout ». The univers just is disait ainsi Bertand Russell. Mais peut-on vraiment se contenter de cette réponse ? Ce serait probablement méconnaître la valeur même de l’interrogation philosophique : depuis des temps immémoriaux, les hommes ont tourné leur regard vers le ciel et se sont interrogés sur la nature même de l’univers et de son origine.
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Le monde existe, un point c’est tout !
Et pourtant, même les enfants ne se contentent pas de cette question...

Nous reproduisons ci-dessous un texte de William Craig qui illustre ce propos :

Tant la cosmologie que la philosophie tirent leurs racines de l’émerveillement ressenti par les anciens Grecs quand ils contemplaient le cosmos. Selon Aristote :

C’est grâce à leur étonnement que les hommes ont commencé à philosopher. Ils s’interrogeaient à l’origine à propos de problèmes plus immédiats et plus évidents, avancèrent peu à peu, et enfin exposèrent les difficultés concernant les grandes questions, par exemple sur les phénomènes de la lune et celles du soleil et les étoiles, et sur ​​l’origine de l’univers (Metaphysique A. 2)

On le voit : selon Aristote, la question grâce à laquelle la philosophie atteint sa plus grande radicalité et sa plus grande profondeur est la question : « Pourquoi existe-il quelque chose plutôt que rien ? » Et ce qui est vrai de la philosophie grecque l’est aussi de la philosophie européenne. A propos du philosophe autrichien Wittgenstein, Norman Malcom rapporte que celui-ci avait parfois une certaine expérience que seule pouvait décrire cette interrogation : « D’où vient le monde ? » Norman paraphrase cette question ainsi : « Qu’il est extraordinaire qu’il y ait un univers ! »

William Craig
The Universe Just Is ! It Needs No Explanation !
(l’article provient de cette vidéo)
drcraigvideos

Ce mystère qui se tient au cœur de la philosophie est un mystère que le matérialisme ou l’athéisme ne peuvent mettre de côté. Derek Parfit, un philosophe contemporain athée, déclare : « Il n’y a pas de question plus sublime que celle-ci : commence se fait-il qu’il y ait un univers ? pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »

L’expérience nous enseigne que tout ce qui existe a une explication : soit qu’elle existe par une nécessité intrinsèque, soit par une cause extérieure. Ce principe semble a priori plausible. En tout cas, a priori plus plausible que l’inverse. Imaginons par exemple que vous marchiez dans un bois un jour et que vous rencontriez une bulle translucide gisant par terre. Nous nous demanderions naturellement : d’où vient-elle ? que fait-elle là ? Nous trouverions pour le moins étonnant si quelqu’un nous répondait : elle existe de manière inexplicable. Et si nous augmentions la taille de cette bulle pour la rendre aussi grande qu’un homme, qu’une maison ou qu’une planète, cela n’enlèverait rien au bien fondé de la question : pourquoi existe-elle ? Augmenter la taille d’une bulle ne rend pas son existence moins étonnante. Même si elle devenait à ce point grande qu’elle en devenant coextensive avec l’univers, cela n’enlèverait en rien le besoin d’expliquer son existence. D’où la légitimé de cette question : « pourquoi l’univers existe-il ? »

De l’importance de la philosophie...
Fais pas ci fais pas ca
(Saison 1 Episode 07)
Antoine Adam

On peut donc refuser de ce poser la question « Pourquoi l’univers existe ? », mais ce refus s’apparente non seulement à un refus de la philosophie qui procède au dire d’Aristote de cette question, mais à vouloir nier la démarche spontanée de l’esprit humain, qui en face d’un spectacle qui le dépasse, s’interroge ainsi. A bien y regarder, ce refus s’apparente à un refus ad hoc, voire à une politique de l’autruche, laquelle met sa tête dans le sable pour éviter de regarder le monde et de s’interroger.

Il est vrai aussi que dire : « l’univers existe, un point c’est tout » est une tentation bien grande pour l’esprit humain tant il est vrai qu’il est difficile de s’extraire par la pensée de notre univers et prendre le recul critique suffisant avec quelque chose qui se situe aux limites de notre entendement. Mais tel est précisément le rôle de la science et la philosophie.

L’univers connu : Voyage au bout de l’univers.
Une vidéo de l’American Museum of natural history en
partenariat avec le Rubin Museum of Art montrant
l’univers connu, cartographié au travers de nos
observations astronomiques. Chaque satellite, lune,
planète, étoile, galaxie, est représenté à sa taille et
position correcte. Bon voyage.
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Portfolio

Le monde existe, un point c'est tout !

Documents joints

  • William Craig (Youtube – 358 octets)

    The Universe Just Is ! It Needs No Explanation !
    (l’article provient de cette vidéo)

  • De l’importance de la philosophie... (Youtube – 141 octets)

    Fais pas ci fais pas ca
    (Saison 1 Episode 07)

  • L’univers connu : Voyage au bout de l’univers. (Youtube – 405 octets)

    Une vidéo de l’American Museum of natural history en
    partenariat avec le Rubin Museum of Art montrant
    l’univers connu, cartographié au travers de nos
    observations astronomiques. Chaque satellite, lune,
    planète, étoile, galaxie, est représenté à sa taille et
    position correcte. Bon voyage.

10 Messages

  • Peut-on dire « l’univers existe, un point c’est tout » Le 24 octobre 2014 à 20:16, par ocelot

    Bonjour,
    Vous mentionner dans votre article la très ancienne interrogation « pourquoi l’univers existe-il ? »
    Il me semble que répondre à cette question ne règle aucunement le débat entre théistes et déistes.
    Le mot Pourquoi renvoi à la notion de but,de finalité.Hors il me semble que cette recherche de finalité ne favorise aucunement les croyants ou les athées.

    Si « Dieu » est infini,la notion de finalité « lui » est donc complétement absente,à moins de considérer Dieu comme une entité limité,ce qui ne collerait plus avec la notion développé à travers les religions.

    Pour les athées le monde n’a pas besoin de Dieu,l’univers est un processus issu de « quelque chose »(vide quantique,Univers rebonds ?).
    L’un dans l’autre on remarquera que du plus fervents des croyants au plus réductionnistes des athées il est nécessaire d’avoir recours à l’invocation d’un « substrat » d’où émerge notre réalité,tout le reste n’est que sémantique et relève davantage de la politique que de la spiritualité.

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    • Peut-on dire « l’univers existe, un point c’est tout » Le 24 octobre 2014 à 22:08, par theopedie

      Merci de votre commentaire. Quelques remarques :

      • Attention à la confusion : la question « pourquoi » ne renvoie pas ici à la question de la finalité ultime, mais à la question de cause ultime. La question se place donc dans le cadre de l’argument cosmologique (recherche des causes) et non de l’argument téléologique ou du design (recherche de la finalité).
      • sur la question d’une éventuelle fluctuation quantique, voir l’article consacré ici.
      • sur la question de substrat, voir l’article consacré ici. Je précise toutefois que à ce substrat, on pourra à nouveau et à bon droit appliquer la question : « Pourquoi ce substrat existe-il ? » Le substrat ultime est pour un croyant ou bien une créature ou bien (ce qui a ma préférence) le champ des possibles existant dans l’intellect divin ; ce qui fait tout de même une différence avec l’athée, pour qui le substrat est un fait brut inexplicable : il existe un point c’est tout (c’est justement le sens du présent article).
      • Jamais un croyant ne dira que la finalité ou la cause s’applique à Dieu, qui est par définition quelque chose de non causé et qui étant parfait n’a pas de finalité à atteindre.
      • Le reste n’est pas simplement sémantique et politique, mais aussi (et surtout ici) philosophique. Plus précisément, métaphysique.

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    • Peut-on dire « l’univers existe, un point c’est tout » Le 16 juin 2015 à 16:45, par Yves Peraire

      « L’expérience nous enseigne que tout ce qui existe a une explication : soit qu’elle existe par une nécessité intrinsèque, soit par une cause extérieure. Ce principe semble a priori plausible. En tout cas, a priori plus plausible que l’inverse. » dites vous ...

      Nous n’avons peut-être pas à choisir entre ce principe et son contraire. Ce qui apparaît c’est que la notion d’explication n’est pas claire et qu’il faut continuer le travail d’élucidation (je ne dirais pas d’explication, car expliquer explication nous conduit à une chaîne sans fin). Il y a de fortes chances qu’en parlant d’une manière générale d’explication nous ne fassions qu’utiliser abusivement une notion qui fonctionne au quotidien mais perd toute pertinence si on parle de l’infiniment petit ou bien de la totalité du monde.

      Il ne s’agit donc pas de savoir si la phrase << tout ce qui existe a une explication>> est vrai ou fausse, mais de cerner si le concept d’explication ainsi généralisé est pertinent. D’ailleurs la notion de vrai ou de faux appliquée à une phrase et non pas à des faits est aussi à élucider.

      En conclusion, cher Monsieur, le monde est encore plus étrange et mystérieux que ce que croient les religieux et les scientistes (qui sont une variété de croyants).

      Amicalement

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      • Peut-on dire « l’univers existe, un point c’est tout » Le 16 juin 2015 à 18:52, par theopedie

        Qui a dit que l’univers n’était pas un mystère pour les religieux ? Certainement pas ce site. Plus le temps passe, plus je suis sidéré par l’air satisfait qu’affiche l’athéisme bourgeois.

        De plus, on peut tout à fait utiliser une notion floue de manière pertinente. Il suffit d’en voir un usage intuitif. Typiquement, la notion d’explication. Voir cet article et cet autre pour plus de détails.

        Amicalement,

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  • Peut-on dire « l’univers existe, un point c’est tout » ? Le 18 février 2015 à 16:57, par Yves2000

    « Pourquoi existe-il quelque chose plutôt que rien ? » Cette question semble profonde. Elle est pourtant piégée car elle affirme déjà qu’il y a une cause et que ce concept de cause est clair. Si on accepte la question on doit accepter une cause hors de l’univers jusque dans la nature de son ontologie, ce n’est donc pas une vraie question. On remarquera aussi que pour la poser il faut se placer au moins mentalement hors du monde, qu’on examine de l’extérieur, comme on examinerait un insecte ou un mécanisme d’horlogerie. Il y a beaucoup d’anthropomorphisme dans cette façon de questionner. Il n’en demeure pas moins que l’on puisse sentir trouble et émerveillement a être immergé dans le tourbillon du monde. Il faut alors renouveller notre façon de « questionner ». Qu’est-ce qu’une question hors d’un contexte plus global dans laquelle on la pose, d’un cadre d’une problématique ? sachant que la totalité de l’univers est d’une globalité absolue il interdit ce cadre de questionnement.

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    • Peut-on dire « l’univers existe, un point c’est tout » ? Le 18 février 2015 à 17:12, par theopedie

      Attention :

      • à votre pétition de principe : « sachant que la totalité de l’univers est d’une globalité absolue ». Voir ici
      • au sophisme dit de Socrate (que j’emprunte à Geach) : vous dites « elle affirme déjà qu’il y a une cause et que ce concept de cause est clair. ». Le concept de cause est intuitivement clair, c’est sa définition qui ne l’est pas. On est tout à fait en droit de l’user.
      • aux jugements hâtifs : se placer hors d’un cadre contextuel est précisément le principe de la raison critique. De plus, se placer hors cadre contextuel est tout à fait possible et rationnel : il s’agit d’un passage à la limite, type de raisonnement classique et usuel en science. Il n’y a pas abandon de la rationalité.
      • aux dévalorisations indues : se poser la question d’un pourquoi est une expression de notre rationalité. Il y a peut être beaucoup d’anthropomorphises dedans, mais à moins de devenir un légume, cela va être difficile de penser autrement.

      Au final, si se poser la question du pourquoi, c’est raisonner à la manière d’un homme et d’un homme critique, alors posons-nous la question !

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  • Peut-on dire « l’univers existe, un point c’est tout » ? Le 18 février 2015 à 21:20, par Yves2000

    Vous dites que la notion de cause est intuitivement claire. Sur le mot ’’intuitivement’’ je vous dirais qu’une pensée conséquente doit précisément se méfier de l’intuition. Sur la clarté, je vous direz que c’est ce à quoi doit prétendre la pensée : clarifier élucider. Vous avez mis le doigt dessus.

    Penser, philosopher ou faire un travail scientifique c’est élucider, rendre plus clair.

    Mais nous sommes des êtres de chair, d’habitude et d’histoire et il nous semble parfois plus clair d’utiliser des concepts de la pratique ordinaire, comme celui de cause, mais attention au piège. Il ne peut s’agir que de métaphores.

    Les métaphores sont bonnes et utiles à condition de ne jamais perdre de vue qu’elles ne sont que cela, des métaphores.

    Qnand vous avez écrit sous forme d’une équation les lois de Newton qui régissent la chute des corps, vous avez rendu les choses plus claires. car une simple formule va vous permettre, dans de nombreux cas, de déterminer avec une grande précision la position et la vitesse de corps soumis à l’influence de corps massifs. C’est une élucidation. Est-ce une explication ? En effet :

    1 - les formules ne disent pas POURQUOI les pommes tombent,
    2 - il n’est pas certain que formuler les choses en terme de POURQUOI ait un sens.

    Personnellement, je n’ai pas tranché.

    Bertand Russel niait toute légitimité à ce concept de cause. Pour lui, on peut juste parler de dépendance fonctionnelle. Les faits semblent lui donner raison quand on s’intéresse au monde subatomique. Cependant la notion de cause, le concept de trajectoire de systèmes dynamiques, « causée » par des conditions initiales et paramétrées par LE TEMPS , [autre notion mystérieuse qu’on ne sais pas définir vraiment même si on croit intuitivement (encore) savoir de quoi il s’agit], fonctionne dans un large domaine de validité.

    Il ne faut donc certainement pas mettre à la poubelle ce concept utile.

    Vous avez donc en partie raison, on a raison de l’utiliser pour la vie courante et même au delà.

    Il faut seulement s’en méfier cerner les limites de sa validité. En attendant, reconnaissons notre ignorance, jouissons du plaisir d’être là, à chercher ....
    C’est une forme de spiritualité qui en vaut bien une autre, non ?

    Je pourrais aussi vous répondre pour le passage à la limite ..... une autre fois.

    A bientôt !!

    Connaissez vous ces travaux ?

    Max Kistler, La causalité dans la philosophie contemporaine. Intellectica 2004/1, 38, pp. 139-185

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  • Peut-on dire « l’univers existe, un point c’est tout » ? Le 18 février 2015 à 23:37, par theopedie

    Attention :

    • aux affirmations gratuites : « généraliser cette pratique a la totalité de l’univers est un abus anthropocentrique. » En présence d’une remise en cause d’un principe généralement admis, c’est vous qui devez justifier le fait de ne pouvoir le généraliser. Pas l’inverse. A vous la charge de la preuve.
    • aux arguments Ad hominem « Le monde est encore plus troublant et mystérieux que les religieux ordinaires se l’imaginent. » Et après, c’est Theopedie qui fait des généralisations abusives...
    • aux manques de rigueur conceptuelle sur la notion de cause : les formules disent pourquoi les pommes tombent (causalité efficiente), mais ne disent pas pourquoi elles tombent (finalité). Mais précisément, les causes cherchées sur le cosmos sont des causes efficientes. (Et puis sur la finalité, il faudrait voir avec les lagrangiens qui m’ont toujours profondément troublé.)
    • aux sur-interprétations : « Ce n’est pas possible, c’est une autre logique. ». C’est tout à fait possible et c’est la même logique. C’est simplement l’utilisation de macro-structures. Ici les fluides. (Tiens, une autre globalité...)

    Sur la physique quantique, ce qui me paraît plus problématique est la notion d’espace et de causalité mécanique (une cause peut-elle avoir plusieurs effets ?). Pas sur la causalité en tant que telle. Voir ici. J’avoue cependant que maintenant mes connaissances en philo de la causalité sont un peu loin, même si je maintiens comme tout le monde son usage. J’en profite pour dire que M. Kistler a été mon professeur sur la notion de cause en philosophie et mon directeur de mémoire en philosophie.

    Sur ce, à mon grand regret, si vous avez d’autres remarques, je vais devoir vous reconduire sur les articles spécialisés. Les questions abordées ici dépassent largement le contenu de l’article. Je vous renvoie à cette rubrique et cette autre, en espérant qu’elles vous satisfassent.

    Vous dites aussi : « En attendant, reconnaissons notre ignorance, jouissons du plaisir d’être là, à chercher .... C’est une forme de spiritualité qui en vaut bien une autre, non ? » Je suis tout à fait d’accord avec vous. C’est d’ailleurs pour continuer à chercher que je cherche des causes ;-)

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  • Dieu n’est-il pas « souffrant » de la même chose ? En effet, à la question « pourquoi Dieu existe ? » on doit bien répondre « Dieu existe, un point c’est tout », non ?

    Et même si on répond « Dieu est sa propre explication », on peut en dire de même de l’univers, non ?

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