Peut-il y avoir des femmes diacres, des diaconesses ?

mercredi 13 mai 2015, par theopedie

En bref : Le Nouveau Testament mentionne, aux temps apostoliques, l’existence d’au moins une diaconesse : Phébée. S’il est difficile de savoir ce que recouvre exactement son titre de diaconesse, il suggère néanmoins la possibilité de facto pour les femmes d’être ordonnées diacres (diaconesses). Le reste dépend de la discipline ecclésiastique qui, depuis plusieurs siècles, réserve toutefois aux seuls hommes l’accès au diaconat.

Il est difficile de savoir si des diaconesses, au sens de ministres sacramentellement ordonnées, ont véritablement existé. Néanmoins, il est certain qu’il a existé un ordre de diaconesses et que, pour en faire partie, les femmes devaient être consacrées par l’évêque. On peut aller jusqu’à dire que cet ordre remonte aux temps apostoliques.

 L’existence de diaconesses

L’existence de diaconesses est suggérée par deux textes de saint Paul :

Que les diacres, de même, soient des hommes dignes, n’ayant qu’une parole, modérés dans l’usage du vin, fuyant les profits malhonnêtes. Qu’ils gardent le mystère de la foi dans une conscience pure. On commencera par les mettre à l’épreuve, et ensuite, si on a rien à leur reprocher, on les admettra aux fonctions de diacres. Que pareillement, les femmes soient dignes, point médisantes, sobres et fidèles en tout. (1 Timothée 3, 8-11)

Le terme de diaconesse n’est pas explicitement présent dans ce texte, mais la réalité en est suggérée. Car, dans ce passage où Paul parle de la hiérarchie ecclésiastique et du ministère diaconal en particulier, la présence de l’adverbe « pareillement » induit un parallélisme entre hommes et femmes. Et si l’on se laisse guider par ce parallélisme, on en vient naturellement à compléter le texte en disant que, de même que les hommes doivent être dignes pour être diacres, de même les femmes doivent être dignes pour être diaconesses. On aurait d’ailleurs du mal à voir pourquoi Paul, qui décrit ici le ministère des diacres, parlerait ici des femmes sinon pour ce ministère.

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La diaconesse Phébé

Signalons qu’une autre interprétation, plus faible, est possible. Selon cette deuxième interprétation, ce seraient les femmes des diacres qui doivent être dignes pour que leurs maris puissent accéder au diaconat. Cette interprétation se heurte néanmoins à quelques difficultés :

  • Absence d’article possessif : il est question de « femmes », non de « leurs femmes ». Il est toujours possible de dire que cet article est sous-entendu, mais sous-entendre qu’il s’agit des femmes des diacres semble d’avantage alourdir le texte que sous-entendre qu’il s’agit de diaconesses.
  • Cette interprétation faible ne permet pas de rendre compte du parallélisme induit par le « de même », que l’on ne parvient plus alors à expliquer de façon convaincante.
  • C’est dans le verset suivant qu’il est question du gouvernement domestique, des femmes et des enfants des diacres (1 Timothée 3, 12). De plus, il est difficile d’admettre que la dignité de la femme soit une condition explicite d’accès au diaconat pour son mari. La description de la période de probation des candidats masculins au diaconat semble en effet se résumer au seul verset 1 Timothée 3, 9.

Au total, l’interprétation forte semble la plus naturelle : les femmes dignes peuvent prétendre au rang de diaconesses. Mais on conviendra que ce passage est trop elliptique pour fonder une véritable théologie des diaconesses. Toutefois, un deuxième texte est plus explicite :

Je vous recommande Phébée, notre sœur, diaconesse de l’Église de Kenchrées (Romains 16, 1)

Paul y nomme explicitement une femme diaconesse. Là encore, deux interprétations sont possibles :

  • Interprétation faible : le terme de diaconesse est un adjectif, à prendre au sens de servante.
  • Interprétation forte : le terme de diaconesse est un titre, à prendre au sens de ministère institué.

Savoir quelle interprétation choisir n’est pas chose aisée. On peut néanmoins formuler quelques arguments de convenance :

  • L’expression de « servante de l’Église » semble être mise en emphase. Il ne peut s’agir d’un simple qualificatif.
  • La place d’honneur de Phébée, qui est citée en premier parmi les collaborateurs de Paul, semble faire du qualificatif de « servante » un titre officiel.
  • Paul est parfaitement au courant de l’usage ecclésiologique que ce terme possède (1 Timothée 3, 8-11) et, en l’utilisant dans un sens faible, il savait qu’il ne pouvait qu’induire une certaine ambigüité dans son propos.

En conclusion, une fois encore, l’interprétation la plus naturelle semble l’interprétation forte : Phébée est saluée dans sa qualité de ministre instituée. Mais encore une fois, le texte semble trop elliptique pour susciter une pleine conviction.

La Bible n’est toutefois pas le seul document que nous ayons, et si les deux textes du Nouveau Testament, à eux-seuls, semblent n’offrir qu’une base fragile pour démontrer l’existence de diaconesses, la tradition antique de l’Église est, quant à elle, formelle : il a existé dans les premiers temps de l’Église des diaconesses, au sens de ministres instituées, lesquelles avaient au moins pour rôle de baptiser les femmes (on baptisait alors par immersion) et de soulager les pauvres. On sait par exemple que Pline le jeune a fait torturer deux de ces diaconesses. Il existe encore d’autres textes, plus tardifs mais plus normatifs (Les conciles de Nicée et de Calcédoine mentionnent la consécration de diaconesses).

Or s’il est vrai qu’un principe de l’exégèse catholique est d’affirmer une continuité entre l’Écriture Sainte et la Tradition, il semble qu’il faille affirmer, au nom de ce même principe, une continuité entre les diaconesses de Paul et les diaconesses instituées de l’Église antique. C’était déjà un argument de ce type qui nous avait permis d’affirmer l’origine divine de la structure tripartite de l’ordre (diaconat, presbytérat, épiscopat). Il n’y a aucune raison pour ne pas l’appliquer ici, sinon pour des motivations extra-exégètiques.

 Un ministère ordonné ?

S’il est à peu près certain que des diaconesses ont existé, et que les textes de saint Paul s’en font l’écho, il convient maintenant de se demander si ces diaconesses constituaient un ministère ordonné ou seulement un ministère institué, ou - ce qui revient à la même chose - si elles constituaient un ordre majeur et sacramentel ou seulement un ordre mineur. Dans ce dernier cas, les diaconesses auraient constitué un ministère comparable aux veuves dont parle saint Paul (1 Timothée 5, 9), mais non pas comparable aux diacres qui, eux, sont ordonnés (Acte des Apôtres 6, 6).

  • Un argument de bon sens consisterait à dire que les diaconesses sont à considérer à égale dignité avec les diacres : si les diacres constituent un ministère ordonné, les diaconesses aussi.
    • Toutefois, dans la pensée de Paul, hommes et femmes ne doivent pas avoir les mêmes rôles liturgiques. Ce n’est donc pas parce que les diacres sont des ministres ordonnés que les diaconesses l’ont obligatoirement été.
      • En sens contraire, si 1 Timothée 3, 11 parle bien de diaconesses, leur inclusion dans un passage traitant de la question du discernement des diacres suggère leur égale dignité ministérielle, étant sauve la question de leur rôle.
  • Dans les livres liturgiques antiques, en particulier dans les Constitutions Apostoliques (vers 380, Syrie), les diaconesses font partie du clergé tandis que les veuves en sont exclues. De plus, on impose les mains sur les diaconesses et leur consécration prend place entre le diacre et le sous-diacre. Les diaconesses semblent donc avoir été ordonnées.
    • Une liturgie pour l’admission au rang de diaconesses n’implique pas forcément leur ordination. Il peut s’agir par exemple d’une incorporation dans un ordre mineur. C’est ainsi que le célèbre liturge Martimort interprète les consécrations des diaconesses.
      • En sens inverse, les arguments de Martimort se concentre sur des rites secondaires, et non sur le rite principal (imposition des mains et formule). De ces différences secondaires, on peut seulement conclure que les diacres et les diaconesses n’avaient ni la même reconnaissance ni le même rôle liturgique, mais on ne saurait conclure à une différence de nature. D’autres liturges (Cipriano Vagaggini, Roger Gryson) admettent ainsi, à partir des mêmes textes, que les diaconesses étaient consacrées de manière sacramentelle.
  • Épiphane de Salamine écrit : « Il y a bien dans l’Église l’ordre des diaconesses, mais ce n’est pas pour exercer des fonctions sacerdotales, ni pour lui confier quelque entreprise, mais pour la décence du sexe féminin, au moment du baptême ». Il semble donc que l’ordre des diaconesses soit un ordre mineur non sacramentel.
    • On concèdera la remarque d’Épiphane. Le diaconat n’étant pas un ordre sacerdotal, mais ministériel, cette remarque semble toutefois pouvoir s’appliquer aussi aux diacres, étant sauf le service de l’autel réservé aux diacres, lequel toutefois n’implique pas l’existence d’un pouvoir spirituel qu’auraient les diacres à l’exclusion des diaconesses.

En conclusion, on dira que les diaconesses constituaient un ministère ordonné probablement distinct du ministère diaconal, mais tout de même sacramentel. Rappelons que l’ordination est constituée par une imposition des mains liturgique en vue d’une incorporation dans un état clérical.

 Pour quelles fonctions ?

En admettant qu’il y ait eu des femmes diaconesses, on a vu que leurs fonctions étaient de baptiser les femmes et de soulager les pauvres. Cela est-il compatible avec les fonctions de diacre qui, aujourd’hui encore, sont plus larges ?

  • Une diaconesse peut-elle annoncer l’évangile et prêcher ? Même en admettant qu’il existait au temps de Paul un ministère ordonné de diaconesses, il ne fait nul doute que ces diaconesses ne devaient pas prêcher dans la liturgie pour Paul (1 Corinthiens 11, 5).
    • En sens contraire, on signalera que les 7 diacres institués par les apôtres n’avaient pas non plus mandat d’évangéliser la Samarie et que, pourtant, ils sont attribués ce rôle (Acte des Apôtres 6, 10 ; Acte des Apôtres 8, 5 ; Acte des Apôtres 8, 38).
    • De même, en sens contraire, on signalera que les raisons que Paul avance pour interdire la prédication aux femmes ne sont pas toujours évidentes : angélologie, histoire d’Adam, etc. L’apôtre lui-même semble embarrassé et finit par un argument de convenance (1 Corinthiens 11, 16), parfaitement légitime ici puisqu’il s’agit d’une question de discipline (éviter le désordre). Mais un argument de convenance en matière de discipline liturgique relève du droit ecclésiastique, non du droit divin révélé.
  • Les diacres, dans la discipline actuelle, ont le droit de présider des prières publiques. Peut-on imaginer que des femmes conduisent une prière ?
    • En sens contraire, il existe déjà des assemblées de prières dirigées par des femmes.
  • Les diacres sont ministres de la table eucharistique. La tradition antique n’a jamais permis aux diaconesses de pouvoir remplir ce rôle.
    • En sens contraire, on se posera encore la question de savoir s’il s’agit là d’une discipline relevant du droit ecclésiastique ou du droit divin. Dans la mesure où, de toute façon, les diacres n’ont pas de rôle sacerdotal, cette question ne semble pas avoir d’autre enjeu que celui de la décence et de la convenance culturelles. Nous serions donc dans le domaine de la discipline ecclésiastique. De plus, la présence actuelle de nombreuses filles « servantes d’autel » rend cette préoccupation caduque.

 Deux autres arguments

On a pu donner deux autres arguments contre l’existence de diaconesses ordonnées :

  • le ministère des diaconesses a rapidement disparu (vers le VIIIe - IXe siècle en Occident). Or, s’il est vrai que Dieu guide son Église, cette disparition correspond à une certaine providence.
    • En sens contraire, on dira que le ministère permanent des diacres avait lui aussi disparu et pourtant le concile Vatican II, inspiré par l’Esprit Saint, a eu à cœur de le restaurer.
  • Si une femme peut devenir diacre, elle peut aussi devenir prêtre. Or cela n’est pas possible.
    • En sens contraire, il est vrai qu’une femme ne saurait devenir prêtre, mais cela n’implique pas qu’une femme ne puisse devenir diaconesse. Il y a en effet une différence de nature entre le diaconat et le presbytérat en ce sens que le ministère diaconal n’est pas sacerdotal. Autoriser des diaconesses n’est donc pas leur reconnaître un ministère sacerdotal : c’est leur reconnaître un rôle de ministre dans la liturgie, au service du prêtre et de l’évêque.

 Conclusion

On ne saurait être catégorique dans la réponse : il n’est pas évident qu’il faille par fidélité au texte biblique et à la tradition (ré)instaurer un ordre clérical ordonné de diaconesses au sens sacramentel du mot. En revanche, il apparait évident que l’on ne saurait tirer de la Bible ou de la Tradition des raisons interdisant un tel ordre. Il y a entre ces deux options une relative incertitude, et peut-être faut-il voir dans cette incertitude le domaine de compétence de la discipline ecclésiastique. Le statut des diaconesses et des femmes quant à leur office (prédication, baptême, etc) étant d’abord une question de convenance et de décence, l’Église semble avoir en cette matière une autorité souveraine, et pourrait probablement décider sans empiéter sur le domaine de la révélation d’élargir le diaconat aux femmes.

La raison d’un tel refus parait plutôt extrinsèque, à savoir la peur de voir ressurgir la question des femmes prêtres. Pourtant, le magistère a définitivement tranché cette question et il ne saurait plus être question d’ordonner des femmes prêtres. Or, le diaconat n’étant pas un ordre sacerdotal, la question des femmes diacres n’est pas de droit reliée avec la question des femmes prêtres.

Enfin, à tout bien considérer, les enjeux liturgiques d’un ordre de diaconesses paraissent relativement faibles. Rien n’interdit dès lors de proposer des avancées - ou des restaurations - pédagogiques et probablement légitimes.

6 Messages

  • Peut-il y avoir des femmes diacres, des diaconesses ? Le 15 août 2015 à 20:41, par sr rafka el kareh

    Bonsoir je veux des documents qui parle des diaconesses dans l’église catholique

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  • Ce texte est excellent, bien, fouillé. Il pourrait aussi parler de diaconesses officialisées par l’église non primitive. Par exemple, Sainte Radegonde fut intronisée diaconesse par l’évêque Médard (je crois qu’"il a été aussi canonisé, à vérifier). C’était une solution très astucieuse à un problème épineux. Radegonde avait été mariée plus ou moins de force à Clotaire l’ancien, fis de Clovis, qui l’avait reçue en butin d’une guerre qu’il avait faite au roi de Thuringien dont elle était la nièce. Elle fut élevée à sa cour et devenue adulte Clotaire l’épousa. Mais quand il en vint à avoir tué son frère Hermanfred, elle ne voulut plus coucher avec lui, si tant est qu’elle l’ai jamais fait. Pour échapper aux griffes de Clotaire, et sans que se pose la question de la légitimité du matage (consentement et consommation), elle poussa Médard à la faire religieuse, ce qui ne se pouvait, étant déjà mariée. L’ évêque en fit une diaconesse, ce qui était possible. Peut-on d’ailleurs la considérer comme à l’origine du monachisme féminin chez nous ? J’ai donc posé deux questions. Qu’en pensez-vous ?

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  • Peut-il y avoir des femmes diacres, des diaconesses ? Le 14 mai à 11:20, par Marie Cécile

    Dans touts les paroisses que j’ai connu en France, il y avait 2 à 4 fois plus de femmes que d’hommes qui rendaient service dans Eglise : catéchèse ,formation des jeunes et adultes au baptême, visite aux malades, leur porter la communion ,entretien de l’église et de la sacristie, chant, orgue bénévoles au Secours Catholique,sécrétariat , quêtes etc. etc
    . Mais une femme trop près de j’autel c’est encore et toujours« l’abomination de la désolation dans le sanctuaire »
    Pourtant près de la croix de Jésus au Calvaire se trouvaient surtout des femmes et un seul isciple ; Jean.
    Pourquoi cette peur et mépris des femmes ?

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    • Peut-il y avoir des femmes diacres, des diaconesses ? Le 3 août à 21:21, par de Vignier

      Je suis entièrement d’accord avec vous,ayant moi même cette vocation bien avant qu’on n’en parle.
      Elle date de 2007.
      Je me sens attirée irrésistiblement vers l’autel, vers le prêtre qui officie et ç’aurait été une grande joie d’être consacrée.....entretemps, je fais partie d’un groupe de prières mais ai dû cesser,victime de fractures et hospitalisée depuis un mois.
      En fait, comme vous dites, je n’ai jamais compris pourquoi l’Eglise met un tel frein.....
      Tant de femmes oeuvrent, comme vous dites....
      Il y a deux mois, je me suis confiée à une femme Française, vivant en Irlande.
      Elle a elle même cette vocation en elle.
      Elle a essayé de m’aider par l’intermédiaire d’une religieuse qui traite ce genre de cas.
      Hélas, elle est surchargée de demandes et ne peux répondre.
      Je comprends fort bien cette vocation à défaut d’être prêtre.
      Je suis veuve et donnais souvent le Corps du Christ, à ma paroisse, avec d’autres.
      Quel moment émouvant, je vous assure.
      Ma vocation date d’avant la perte de mon mari.
      J’ignore pourquoi cet appel réel est venu en moi sous forme de
      locutions intérieures que je ne perçois plus ou rarement.

      Mais ces phrases étaient telles avec une beauté très simple,que je n’aurais pu les penser
      moi même ( ignorant ce qu’était une locution intérieure en 2007,j’avais écrit :« pensées imposées »
      Enfin,croyez que je suis saine d’esprit.Je connais un ami diacre qui m’a écoutée attentivement en ligne
      mais nous n’avons su,hélas en parler de visu, ses horaires étant surchargés.
      Espérons que le Seigneur appelle,vous appelle si tel est votre cas.

      Je vous remercie de m’avoir lue.

      Anne Françoise de Vignier
      En Christ

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