Par la pénitence l’homme retrouve-t-il la même dignité ?

mercredi 1er juillet 2015, par theopedie

En bref : Voici ce qu’on lit dans le même Décret, citant une lettre de S. Grégoire à Secundinus : « Après une digne satisfaction, l’homme peut, croyons-nous, récupérer son honneur. » Et voici un décret du concile d’Agde : « Les clercs contumaces doivent être corrigés par leurs évêques, autant que le rang de leur dignité le permet, de telle façon qu’une fois corrigés par la pénitence, ils reçoivent de nouveau leur grade hiérarchique et leur dignité. »

 Explication :

Le péché fait perdre à l’homme une double dignité : celle qu’il a par rapport à Dieu, et celle qu’il a par rapport à l’Église. Par rapport à Dieu, il perd une double dignité. Tout d’abord sa dignité principale « qui le mettait au nombre des fils de Dieu » (Sg 5, 5) par la grâce. Et il récupère cette dignité par la pénitence, comme l’indique la parabole du fils prodigue où le père fait rendre au pénitent « sa première robe, son anneau et ses chaussures ».

Mais le pécheur perd aussi une dignité secondaire l’innocence, dont le fils aîné se glorifiait en disant « Depuis tant d’années que je te sers, je n’ai jamais violé ton commandement. » C’est là une dignité que le pénitent ne peut recouvrer ; mais il peut retrouver parfois quelque chose de meilleur, car, dit S. Grégoire : « Ceux qui réfléchissent aux égarements qui les ont éloignés de Dieu, compensent leurs pertes précédentes par les gains qui suivent leur conversion. A leur sujet, il y a une plus grande joie dans le ciel, parce que le général, dans le combat, aime le soldat qui, après sa fuite, revient charger courageusement l’ennemi, plus que celui qui, n’ayant jamais tourné le dos, n’a jamais fait non plus un acte signalé de courage. »

Quant à la dignité ecclésiastique, l’homme la perd par le péché, en se rendant indigne d’accomplir les actes qui appartiennent à l’exercice de cette dignité. Il est en effet interdit aux pécheurs de la récupérer dans les cas suivants.

1° Quand ils ne font pas pénitence. C’est ainsi que S. Isidore écrit à l’évêque Misianus ce que nous lisons dans la même distinction des Décrets, : « Les canons prescrivent de rétablir dans leurs anciens grades hiérarchiques ceux qui ont déjà donné la satisfaction de la pénitence ou une confession suffisamment réparatrice de leurs péchés. Mais au contraire, ceux qui ne s’amendent pas du vice de leur corruption ne doivent recouvrer ni leur grade honorifique, ni la grâce de la communion. »

2° Quand ils sont négligents dans leur pénitence : « Quand ces clercs pénitents ne montrent aucune humble componction, aucune assiduité à la prière, aucune pratique de jeûne et de pieuses lectures, nous pouvons prévoir avec quelle négligence ils continueraient de vivre, s’il leur était permis de recouvrer leurs anciennes dignités. »

3° Quand le clerc a commis un péché auquel est annexée une irrégularité. De là ce canon d’un concile tenu par le pape Martin : « Si quelqu’un a épousé une veuve ou une femme abandonnée par son mari, qu’il ne soit pas admis dans le clergé. S’il s’y est glissé furtivement, qu’il en soit chassé. De même si, après son baptême, il a chargé sa conscience d’un homicide par action, conseil, ou défense de l’assassin. » Mais ces interdictions ont leur motif dans l’irrégularité et non dans le péché lui-même.

4° Quand il y a scandale. D’où ces paroles de Raban Maur : « Ceux qui auront été surpris ou arrêtés en flagrant délit de parjure, de vol ou de fornication ou autres crimes doivent, d’après les saints canons, être déclarés déchus de leur grade hiérarchique, parce que c’est un scandale pour le peuple de Dieu d’avoir de telles personnes à sa tête. Quant à ceux qui s’accusent au prêtre de tels péchés commis en secret, s’ils ont soin de se purifier par les jeûnes, les aumônes, les veilles et les saints exercices de la liturgie, on doit leur promettre que, même en gardant leur place dans la hiérarchie, ils peuvent espérer leur pardon de la miséricorde de Dieu. » C’est ce que nous dit aussi la décrétale sur la qualité des ordinands : « Si les crimes reprochés n’ont pas été établis par une sentence judiciaire ou ne sont pas notoires de quelque autre façon, les coupables, sauf les homicides, ne peuvent pas, après leur pénitence, être écartés de l’exercice des saints ordres déjà reçus, ou de leur réception. »

 Objections et réponses :

1. Au sujet de cette parole d’Amos (5, 1) : « Elle est tombée, la vierge d’Israël », la Glose nous dit : « Le prophète ne nie pas qu’Israël puisse se relever ; mais il ne se relèvera pas vierge, parce que la brebis qui a une fois erré, même si elle est rapportée sur les épaules du pasteur, n’a pas autant de gloire que celle qui ne s’est jamais égarée. » La pénitence ne rend donc pas à l’homme sa dignité précédente.

  • Virginité et innocence ne peuvent, ni l’une ni l’autre, se récupérer, mais il s’agit là d’une dignité secondaire au regard de Dieu.

2. S. Jérôme dit : « Tous ceux qui ne gardent pas la dignité de leur vie divine doivent être satisfaits s’ils sauvent leur âme ; car il est difficile de revenir au degré de vie qu’on a perdu », et le pape Innocent Ier rappelle que « les canons décrétés à Nicée excluent les pénitents, même des charges inférieures de la cléricature ». L’homme ne retrouve donc point, par la pénitence, sa dignité précédente.

  • Dans le texte allégué, S. Jérôme ne dit pas qu’il est impossible, mais seulement difficile à l’homme de retrouver, après le péché, sa dignité d’avant la faute, parce que cela n’est accordé qu’à celui qui fait parfaitement pénitence, comme nous l’avons dit. Aux prescriptions des canons qui semblent interdire cette concession, S. Augustin répond dans une lettre : « Ce n’est point parce qu’elle désespérait de pouvoir pardonner, mais à cause de la rigueur de sa discipline, que l’Église a défendu de recevoir, de reprendre ou de garder dans la cléricature celui qui a fait pénitence d’un crime. Autrement, ce serait mettre en discussion le pouvoir des clés donné à l’Église, et dont il a été dit : »Tout ce que vous aurez absous sur la terre sera absous dans le ciel.«  » Et il ajoute : « Car le saint roi David, lui aussi, a fait pénitence de crimes dignes de mort, et cependant il est resté sur son trône. De même, le bienheureux Pierre est demeuré Apôtre, bien qu’avec des larmes très amères il ait fait pénitence pour avoir renié le Seigneur. Mais, pour autant, ne jugeons pas superflu le souci de ceux qui dans la suite, quand cela ne portait point dommage à l’œuvre du salut, ont augmenté la sévérité de la pénitence. Ils avaient, je crois, appris par expérience que l’attachement au pouvoir avait rendu fictive la pénitence de certains pécheurs. »

3. Avant le péché, l’homme peut toujours s’élever en dignité. Or cela n’est plus accordé au pénitent après le péché, d’après Ézéchiel (44, 10.13) : « Les lévites qui se sont éloignés de moi... ne m’approcheront plus jamais, pour exercer le sacerdoce. » Et voici ce qu’on trouve dans les Décrets citant un concile de Lérida : « Ceux qui, attachés au service du saint autel, ont, par surprise, succombé lamentablement à la fragilité de la chair et, par la miséricorde du Seigneur, ont fait une digne pénitence, peuvent bien réoccuper leurs charges, mais à la condition de ne pouvoir être désormais promus à de plus hauts offices. » La pénitence ne rétablit donc pas l’homme dans sa dignité antérieure.

  • Ce décret doit s’entendre des clercs qui, ayant été soumis à la pénitence publique, ne peuvent plus dans la suite être promus à une dignité plus haute. Car S. Pierre, après son reniement, a été établi pasteur des brebis du Christ, comme on le voit chez S. Jean (21, 15) dont S. Jean Chrysostome commente ainsi le récit : « Pierre, après son reniement et sa pénitence, a montré une plus grande confiance dans le Christ. Alors qu’à la Cène il n’osait pas l’interroger lui-même, mais en chargeait S. Jean, voici qu’après sa pénitence il se voit accorder la conduite de ses frères. Non seulement alors il ne charge plus un autre des interrogations qui le concernent lui-même, mais c’est lui qui interroge le Maître au sujet de Jean. »

P.-S.

(Article tiré de Thomas d’Aquin, III, 89,3 )

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