Notre liberté est-elle influencée par notre intelligence ?

mardi 15 septembre 2015, par theopedie

En bref : Aristote dit (in III de anima) que ce à quoi aspire l’esprit agit à l’égard de la liberté comme un principe influent non influencé, tandis que la liberté est un principe influent lui-même influencé.

Une chose a besoin d’être influencée par une autre chose lorsqu’elle pourrait avoir potentiellement plusieurs états ; car ce qui existe potentiellement ne peut être amené à l’existence en acte que par quelque chose qui existe lui-même en acte. Et c’est cela ce qu’on appelle « influencer ». Or, une faculté psychique peut être dite exister de manière potentielle de deux manières : (1) quant au fait d’être en activité ou non ; (2) quant au fait d’agir de telle ou telle autre manière. Ainsi, de notre vie : tantôt elle voit en acte, et tantôt elle ne voit pas ; tantôt elle voit du blanc, et tantôt elle voit du noir. Ainsi, une faculté psychique a besoin d’un principe influent qui soit double : (1) quant au fait d’agir ou de réagir d’une part, et (2) quant au fait d’agir de telle ou de telle autre manière d’autre part. (1) S’il s’agit du fait d’être en activité, le principe influent réside dans le sujet agissant. (2) S’il s’agit du fait d’agir de telle ou de telle autre manière, le principe influent se trouve dans l’objectif de la faculté psychique, car c’est de lui donne à l’activité ses caractéristiques.

(1) Le fait d’avoir une influence vient, pour le sujet, de ce qu’il est une réalité agissante. Et puisqu’une réalité n’agit qu’en vue d’un optimum et d’un idéal (si cette réalité est consciente), comme nous l’avons montré, l’origine de cette influence se trouve dans l’idéal. C’est ce qu’on voit par exemple lorsqu’un art s’occupe plus particulièrement d’un idéal : c’est lui qui régit les techniques qui ne traitent que des moyens. Par exemple, l’art de la navigation essaye de trouver une route maritime idéale, et c’est en fonction de cela qu’il exerce une influence sur les techniques de constructions navales. Or, d’un point de vue général, c’est la perfection qui fonctionne comme idéal à atteindre, et qui donc est l’objectif de la liberté. Aussi, c’est en fonction d’une perfection que la liberté active les autres facultés psychiques et influence leurs activités. Nous utilisons donc nos facultés psychiques parce que leurs activités répondent à un souhait de notre part : en effet, les idéaux et les perfections qui relèvent de nos facultés psychiques appartiennent aussi à l’objectif de notre liberté en tant qu’elles sont des perfections particulières. (Car c’est la technique ou la faculté traitant d’un idéal universel qui influence l’activité de toutes les techniques ou de toutes les facultés subalternes, à la manière dont le maréchal qui est en charge d’une armée influence par son commandement les généraux qui ne sont en charge que d’un régiment).

(2) Au contraire, l’objectif qui est extrinsèque est un principe influent certes, mais qui exerce son influence à la manière d’un principe structurel. Car c’est lui qui structure l’activité que les facultés psychiques provoquent. A la manière dont un objet coloré, par sa couleur particulière, influence notre vision en le structurant d’une manière particulière. Or, le principe structurel fondamental qui est l’objectif de notre intelligence, c’est l’être et le vrai pris de manière universelle.

Et c’est selon ce type d’influence que l’intelligence provoque notre liberté, et lui fait émettre des souhaits, c’est-à-dire en lui présentant un objectif.

Objections et solutions :

1. St. Augustin, sur les paroles du Psaume (119, 20) : « Mon âme se consume à désirer tes jugements » donne ce commentaire : « L’intelligence vole en avant, et l’affectivité ne suit qu’avec retard ou pas du tout ; nous avons la connaissance de la perfection, et nous n’aimons pas agir. » Or ceci ne serait pas si la liberté était impulsée par notre intelligence, car l’impulsion de ce qui est activé suit l’impulsion de son principe actif. Notre liberté n’est donc pas impulsée par notre intelligence.

• On ne peut conclure de ce texte que notre liberté n’est pas impulsée par notre intelligence, mais que son impulsion n’aboutit pas obligatoirement à des souhaits de la part de notre liberté.

2. Le rôle de l’intelligence envers la liberté est de lui montrer ce à quoi il faut aspirer, comme fait l’imagination pour notre sensibilité. Mais l’imagination en exerçant sa fonction ne met pas en branle notre sensibilité ; il arrive même que nous nous comportions vis-à-vis de ce que nous imaginons comme en face d’objets peints qui ne nous émeuvent pas, comme le remarque Aristote. Notre liberté n’est donc pas impulsée par notre intelligence.

• De même que l’image d’un objet ne peut émouvoir notre sensibilité que si cet objet est par ailleurs apprécié (ou déprécié), de même la connaissance du vrai ne peut-elle être un principe actif que dans la mesure où celui-ci apparaît comme étant bon ou désirable. Ce n’est donc pas l’intelligence spéculative qui meut, mais l’intelligence pratique, remarque Aristote.

3. On ne peut pas être à la fois principe actif d’une chose à laquelle on réagit par ailleurs ; or la liberté donne une impulsion à notre intelligence, car nous réfléchissons quand nous le souhaitons. Donc, l’intelligence, car nous faisons activité d’intelligence quand nous en avons le souhait. Notre liberté n’est donc pas impulsée par notre intelligence.

• La liberté impulse l’activité de notre intelligence, parce que le vrai lui-même, qui est la plénitude de l’intelligence, appartient à la perfection universelle en tant que perfection particulière. Mais ce n’est pas elle qui détermine la manière dont notre intelligence va agir. Bien plutôt c’est l’intelligence qui structure l’activité de notre liberté. Car la perfection elle-même, perfection qui est l’objectif de notre liberté, est une idée formée par notre intelligence à partir de ce qu’il perçoit de la vérité universelle. Il est donc clair que si liberté et intelligence s’activent mutuellement, ce n’est pas sous le même rapport et non de la même manière.

Répondre à cet article