Manifeste du Cercle de Lille

samedi 1er décembre 2012, par Denis Cerba, Paul Adrien d’Hardemare

Une nouvelle institution dans la Province : le Groupe de Travail en Théologie Analytique.

Le Groupe de Travail en Théologie Analytique est né il y a quelques mois, du désir de quelques frères de travailler ensemble des questions théologiques selon une approche originale et encore peu représentée dans le monde intellectuel français : l’approche dite « analytique ».

Qu’est-ce que la théologie analytique ?

Deux grandes convictions sous-tendent et animent le travail de ce groupe. La première : la théologie, comme réflexion humaine sur la parole de Dieu, ne peut se passer de philosophie — pas de bonne théologie sans bonne philosophie ! La seconde : la meilleure philosophie « disponible » à l’heure actuelle, c’est la philosophie analytique. Il s’agit là évidemment d’une prise de position, du genre précisément de celles qu’on ne peut éviter quand on s’engage sérieusement dans la réflexion philosophique, et dont le caractère polémique ne nous échappe pas. Deux autres grandes options (elles-mêmes mutuellement incompatibles) tendent aujourd’hui à se partager de façon quasi-exclusive le champ de la philosophie en France (du moins dans notre monde dominicain) : la phénoménologie d’une part, l’aristotélico-thomisme d’autre part. Nous sommes d’avis que ces deux options sont des impasses, et préférons suivre une troisième piste : celle de la philosophie analytique. Fondé au début du 20e s. (sous l’influence prépondérante du philosophe et logicien anglais Bertrand Russell), le courant analytique s’est aujourd’hui imposé comme une composante incontournable de la philosophie contemporaine : il se caractérise (brièvement) par une critique et une conception profondément renouvelée de la nature de la réflexion philosophique et de ses critères de validité (notamment par le biais de la fondation de la logique contemporaine), et par une radicale prise au sérieux des avancées de cette autre branche du savoir humain qui a connu au 20e s. un développement des plus significatifs : le savoir scientifique. Nous sommes convaincus qu’en ce début de 21e s., la théologie de l’avenir est celle qui s’empare résolument de ces nouveaux outils philosophiques pour penser, assimiler et transmettre le message de l’Évangile : la théologie analytique.

Dieu existe-t-il ?

Comme le dit un apologète américain contemporain : « Nous avons vu que c’est à la seule condition que Dieu existe que nous pouvons avoir l’espoir de sortir de la situation critique dans laquelle se trouve l’humanité. Par conséquent, la question de l’existence de Dieu est vitale pour nous aujourd’hui. La plupart des gens seraient sans doute d’accord pour reconnaître que cette question est d’une extrême importance existentielle, tout en refusant l’idée qu’elle puisse être soumise à une argumentation de type rationnel. Il relève de la sagesse la plus conventionnelle d’affirmer qu’il est impossible de « prouver » l’existence de Dieu, et que par conséquent, si nous devons croire en Dieu, nous ne pouvons qu’« accepter dans la foi » que Dieu existe. Mais il se trouve que dans la seconde moitié du siècle dernier, nous avons assisté à une renaissance tout à fait remarquable de la « théologie naturelle », cette branche de la théologie qui s’interroge sur la possibilité d’une justification de l’existence de Dieu indépendante des ressources offertes par les propositions émanant de l’autorité de la Révélation. Aujourd’hui, contrairement à ce qu’il se passait il y a à peine une génération, la théologie naturelle est un champ d’étude en pleine effervescence. » (William L. Craig, Reasonable Faith. Christian Truth and Apologetics, Crossway 2008, p. 93)
Contrairement à la rengaine inlassablement ressassée, Kant n’a nullement « définitivement réglé » la question de la possibilité d’une connaissance « naturelle » (philosophique) de Dieu, et notamment de son existence. Les progrès de la logique contemporaine (déductive et inductive), ainsi que ceux de notre connaissance (scientifique et métaphysique) du monde, obligent à un réexamen sérieux de la question. C’est à cette tâche que s’est — très modestement ! — consacrée la première séance de travail de notre groupe. Nous avons cherché à cerner la pertinence de la réélaboration contemporaine des arguments les plus traditionnels en faveur de l’existence de Dieu : la réélaboration par Gödel de l’argument dit « ontologique », et celle (par R. Swinburne en particulier) des arguments dits « cosmologiques » et « téléologiques ». Il nous a semblé que, sans être aussi décisifs que pouvaient le penser soit un saint Anselme, soit un saint Thomas, ces arguments, à la condition expresse d’être retravaillés à l’aune de la philosophie contemporaine, n’avaient nullement perdu une certaine part essentielle de leur acuité — et par conséquent de leur aptitude à remettre la question de Dieu sur un terrain qu’il n’aurait jamais dû quitter : celui de l’argumentation rationnelle entre gens raisonnables et informés.

Qui ? Où ? Quand ?

Notre groupe se compose pour le moment de six frères et d’un laïc : il est naturellement ouvert à quiconque se sent en accord avec son orientation de fond et est prêt à un travail en commun régulier dans cette direction. Il se réunit au couvent de Lille deux fois par an (normalement en janvier et en juin), pour une journée de travail au cours de laquelle nous travaillons un sujet précis, ou échangeons simplement nos lectures, découvertes, réflexions sur les sujets les plus variés abordés par la philosophie et la théologie analytiques contemporaines. Bienvenue donc aux éventuels amateurs !

ffr. Denis CERBA & Paul Adrien d’HARDEMARE

2 Messages

  • Manifeste du Cercle de Lille Le 18 décembre 2016 à 11:02, par A Z

    Bonjour,

    Je viens de lire ceci :

    http://theopedie.com/Manifeste-du-Cercle-de-Lille.html

    N’étant ni philosophe ni théologien, je ne peux pas me prévaloir d’une légitimité académique ou disciplinaire pour écrire ce qui suit, mais je l’écris néanmoins, en espérant pouvoir m’y prendre le moins mal possible. Je vous remercie donc par avance pour toute votre indulgence.

    Dans l’ensemble, il est en effet possible d’écrire que nous avons été, avant-hier, en présence d’une première impasse, qui a été d’inspiration aristotélico-thomiste, ou « suarézienne », et que nous sommes, aujourd’hui, en présence d’une deuxième impasse, qui est d’inspiration herméneutiste ou phénoménologique, et qui n’est donc pas du tout d’inspiration analytique ou « aléthéiologique », ou encore, si vous préférez, « correspondantiste ».

    En effet, je ne crois pas impossible de considérer que la première de ces deux approches a débouché avant-hier sur du dogmaticisme anhistorique, et que la seconde de ces deux approches a débouché aujourd’hui sur de l’adogmatisme immanentiste, cette seconde approche n’ayant pas manqué d’avoir les conséquences doctrinales et pastorales que presque tout le monde connaît, notamment dans le cadre de la dévalorisation du Credo de Nicée - Constantinople et dans celui de la survalorisation du dialogue interreligieux, au détriment « relatif » de l’annonce de Jésus-Christ, en tant que Fils unique du seul vrai Dieu - Trinité.

    A mon sens, mais je me trompe peut-être, l’élaboration puis l’explicitation d’une théologie analytique ne signifient pas nécessairement que « rien n’est à prendre », ou que « tout est à jeter », que ce soit à l’intérieur d’une approche que je suis amené à qualifier « d’augustino-thomasienne », ou à l’intérieur d’une approche que je suis amené à considérer comme à la fois « analytique et biblique ».

    Il ne faudrait pas, en effet, en tout cas je le crois, qu’une entreprise théologique analytique donne l’impression qu’elle est avant tout ou seulement inspirée par une philosophie analytique de la religion chrétienne ouverte, notamment, sur les sciences contemporaines, alors que, puisqu’il s’agit avant tout d’une entreprise théologique, elle devrait pouvoir prendre appui, « notamment », sur une relation théologique, en l’occurrence d’inspiration analytique, à l’Ecriture et à la Tradition, donc, je le crois, d’une part, à l’Ancien Testament et au Nouveau Testament, d’autre part, au Père de l’Eglise qu’est Saint Augustin et au Docteur de l’Eglise qu’est Saint Thomas.

    A mes yeux, mais je me trompe peut-être, je crois qu’il nous manque, aujourd’hui, un dictionnaire de théologie biblique d’inspiration analytique, je dis bien un dictionnaire de théologie biblique d’inspiration analytique, et je ne parle donc pas d’un dictionnaire d’exégèse biblique d’inspiration historico-critique.

    De même, je crois qu’il nous manque, aujourd’hui, des éléments de réflexion propices à une actualisation analytique de l’appropriation de ce qu’il y a de plus fécond, dans le vocabulaire et les argumentaires de Saint Augustin et de Saint Thomas : je pense ici à des éléments de réflexion propices à la remédiation au fait que, depuis déjà plusieurs décennies, on a complètement perdu de vue le fait que l’appropriation puis l’utilisation d’un certain type de langage théologique sont absolument indispensables à la redécouverte et à la réhabilitation d’un certain type de logique théologique, non herméneutiste, ni phénoménologique, mais analytique et « aléthéphile », cette logique étant donc à la fois réflexive et confessante.

    A partir de là, ma question est la suivante : est-il possible, quand on fait de la théologie analytique, de s’intéresser et d’intéresser, d’une manière à la fois théologique et analytique,

    • d’une part, aux notions et aux thèmes présents au sein et autour de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament,

    et,

    • d’autre part, aux conceptualisations et aux problématisations présentes au sein et autour de Saint Augustin et de Saint Thomas ?

    A contrario, est-il nécessaire de considérer que cette double perspective d’ouverture de la théologie analytique, d’une part sur l’Ecriture, d’autre part sur la Tradition, est susceptible de dénaturer la théologie analytique, et de porter atteinte à ce qui constitue son originalité, sa particularité, sur le plan « épistémologique » ou « méthodologique » ?

    Je vous prie de bien vouloir m’excuser, pour la part d’ignorance ou d’innocence qui est sûrement présente dans les quelques mots qui précèdent, je vous remercie pour toute réponse à ma question, et je vous souhaite une bonne journée, ainsi qu’une excellente continuation.

    A Z

    Répondre à ce message

Répondre à cet article