Les théories traditionnelles de la vérité

dimanche 11 janvier 2015, par Denis Cerba

En bref : Les principales théories que la philosophie contemporaine hérite de la philosophie moderne sont au nombre de trois : le réalisme, l’idéalisme et le pragmatisme. Elles représentent trois compréhensions différentes de l’idée que la vérité consiste dans l’accord de la pensée avec son objet.

Les « théories traditionnelles » de la vérité dont nous parlons se sont cristallisées seulement au début du 20e s., à l’aube de la philosophie contemporaine : elles sont issues de la discussion du concept moderne de vérité par les différents courants qui sont alors en train d’inaugurer la philosophie contemporaine : principalement l’idéalisme post-hégélien, le pragmatisme américain, et le courant analytique.

En cette période de bouillonnement de la pensée philosophique, la situation est beaucoup plus complexe et nuancée que le tableau auquel nous allons nous limiter : le contenu précis de telle ou telle théorie n’est pas toujours aisé à bien saisir, un même type de théorie peut être défendu par différents auteurs avec des nuances substantielles, un même penseur modifie sa propre théorie, etc. On peut dire néanmoins, pour simplifier, que trois types de théories se détachent et s’affrontent :

  1. la théorie réaliste (ou correspondantiste) ;
  2. la théorie idéaliste (ou cohérentiste) ;
  3. la théorie pragmatiste (ou théorie de l’utilité).

Ces trois théories ont en fait une racine commune : la notion moderne de vérité, elle-même le fruit d’une interprétation de la notion « aristotélicienne » de vérité.

 Aristote sur la vérité

La déclaration sans doute à la fois la plus ancienne et la plus connue d’un philosophe occidental sur la vérité est certainement cette déclaration d’Aristote :

Dire de ce qui est que ce n’est pas, ou de ce qui n’est pas que cela est — voilà le faux. Dire de ce qui est que cela est, ou de ce qui n’est pas que cela n’est pas — voilà le vrai. [1]

Cette définition de la vérité a quelque chose de fascinant (par son côté apparemment radical), mais il ne faut pas oublier qu’elle ne veut au fond pas dire grand-chose... Son interprétation médiévale est à peu près aussi connue :

Veritas est adaequatio rei et intellectus.

« La vérité est l’adéquation de l’intellect à la chose ». La philosophie médiévale s’est définitivement montrée incapable de produire une théorie vraiment convaincante de « l’intellect », de la « chose », et de l’« adéquation »...

C’est pourquoi l’important est aujourd’hui de partir de la définition moderne de la vérité.

 La définition moderne de la vérité

Héritant d’Aristote (et de la pensée médiévale) une définition aussi vénérable que vague de la vérité, la philosophie moderne (17e—19e s.) a fait ce qu’elle a pu pour la préciser. De façon générale, on peut dire qu’elle a produit (et s’est tenue à) la définition suivante :

La vérité consiste dans l’accord de la pensée avec son objet.

Cette définition de fond a elle-même fait l’objet d’interprétations très diverses au sein de la philosophie moderne. On s’est notamment demandé où se situait « l’objet » de la pensée : dans un monde extérieur à la pensée, ou bien « dans l’esprit » avec la pensée elle-même, ou bien encore dans l’interaction entre le monde et l’esprit... Ces différentes solutions entraînaient différentes conceptions de « l’accord » même en quoi consistait la vérité.

Ces controverses ont abouti, au début du 20e s., à la cristallisation de trois théories principales de la vérité : ce sont les théories contemporaines traditionnelles.

 Les théories contemporaines traditionnelles

On peut les synthétiser sous la forme des « slogans » suivants. Ces slogans présentent la forme logique de biconditionnels (c’est-à-dire d’énoncés structurés autour d’un « si et seulement si »).

La théorie réaliste, ou correspondantiste, de la vérité :

Une croyance est vraie si et seulement si elle correspond à la réalité.

Pour une première présentation, cf. La théorie réaliste (ou correspondantiste) de la vérité.

La théorie idéaliste, ou cohérentiste, de la vérité :

Une croyance est vraie si et seulement si elle est en cohérence avec les autres idées.

Pour une première présentation, cf. La théorie idéaliste (ou cohérentiste) de la vérité.

La théorie pragmatiste de la vérité, ou théorie de l’utilité :

Une croyance est vraie si et seulement si elle est utile en pratique.

Pour une première présentation, cf. La théorie pragmatiste de la vérité.

Notes

[1Aristote, Métaphysique, III, 7, 1011b25.

2 Messages

  • Les théories traditionnelles de la vérité Le 8 juillet 2015 à 09:12, par Nicolas

    Bien que ce ne soit pas ici l’objet, comment (et pourquoi) l’interprétation médiévale a-t-elle pu à ce point faire dériver le texte aristotélicien ?

    Car lu avec des yeux du 21ème siècle, l’assertion d’Aristote peut aussi être - de façon très surprenante - très contemporaine (c’est l’avantage avec les formule floue).

    Autre questionnement, n’est-ce pas une entreprise un peu périlleuse que de vouloir à la fois entendre avec nos oreilles d’aujourd’hui la façon dont Aristote hier concevait la « notion » de vérité avec notre système d’écoute actuel (un peu comme si nous induisions par cet exercice une sorte d’incertitude à la manière du principe de Heisenberg) ?

    Pour que les choses soient claires, surtout pour les autres lecteurs, je ne suis pas ici en train de remettre en cause le bien fondé, l’intérêt et la nécessité de ces articles - bien au contraire...

    N.

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    • Les théories traditionnelles de la vérité Le 9 juillet 2015 à 19:37, par Jimmy Baron

      Peut-être que l’intérêt n’est il pas tant de regarder le résultat de leurs analyses avec nos yeux d’aujourd’hui, mais plutôt de chercher à comprendre le mécanisme de leurs réflexions dans le contexte de leurs epoques.

      Par exemple, quand je pense à tous les savants qui ont conduit à la science fondamentale connue aujourd’hui, c’est bien la recherche de « la vérité » qui les animait. C’est d’ailleurs pourquoi ils étaient souvent pluridisciplinaires (mathématiques, philosophie, astronomie, théologie ... voir poésie, psychanalyse ...)

      Leur recherche de la vérité de l’âme et de la nature, souvent avec des erreurs ou des choix arbitraires (parfois considérés comme hérétiques), qui a servi de base de travail à leurs successeurs pour en arriver là où nous en sommes aujourd’hui.

      À noter que dans cette notion de vérité, la religion a toujours sa place et c’est tant mieux.

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