Les propositions comme porteurs premiers de vérité (primary truthbearers)

dimanche 3 mai 2015, par Denis Cerba

En bref : La position propositionnaliste tient que considérer les phrases comme les porteurs premiers de vérité ne pousse pas l’analyse assez loin : dans la mesure où les phrases ne font qu’exprimer des propositions. Dans cette perspective, les porteurs absolument premiers de vérité sont les propositions exprimées par les tokens sémantiques de phrase.

Nous avons vu (cf. art. 898) que la philosophie contemporaine se pose la question : quels sont les porteurs de vérité fondamentaux ? C’est-à-dire : quel type de chose peut-on fondamentalement qualifier de « vrai » (ou de « faux ») ? Ou encore : une « vérité », quel type de chose est-ce ?

Deuxièmement, nous avons vu (cf. art. 929, 950 et 976) une première réponse possible à cette question : les porteurs fondamentaux de vérité sont les phrases. C’est la position dite sententialiste [1]. Les raisons qui fondent cette position se ramènent toutes, au fond, à la considération suivante : on peut identifier phrase et vérité (une vérité = une phrase). Cela distingue radicalement une phrase, par exemple, d’un acte mental tel une croyance : une croyance a pour objet la vérité, mais ne lui est pas identique. C’est pourquoi les actes mentaux en général ne sont vrais (ou faux) qu’en un sens dérivé : mais les phrases peuvent être dites porteuses de vérité au sens premier, ou fondamental, du terme (= les phrases sont les porteurs de vérité premiers, ou fondamentaux).

 La position propositionnaliste

Néanmoins, il y a une deuxième réponse possible : la réponse propositionnaliste. Les propositionnalistes pensent que les porteurs fondamentaux de vérité sont, non les phrases, mais les propositions. En bref : une « proposition », c’est ce qu’exprime une phrase. Les propositionnalistes sont d’accord qu’une phrase est plus fondamentalement porteuse de vérité qu’une croyance, parce que la première est identifiable à la vérité d’une façon telle que l’autre ne l’est pas. Mais ils pensent que l’analyse n’a pas encore été poussée assez loin : quand bien même une phrase n’a pas le vrai pour objet (comme c’est le cas d’une croyance), il reste qu’elle ne fait qu’exprimer le vrai, donc qu’elle ne lui est pas encore parfaitement identifiable. Ce qui est ultimement identifiable au vrai (ou au faux), c’est donc ce qu’expriment les phrases, à savoir les propositions. Les porteurs fondamentaux de vérité sont donc les propositions.

 Qu’est-ce qu’une proposition ?

Pour comprendre ce qu’on appelle en philosophie une « proposition », examinons le petit dialogue suivant (entre X, Y et Z) :

X : Quand on veut, on peut !
Y : C’est vrai...
Z : Je n’ai pas entendu : qu’est-ce qui est vrai ?
Y : X a dit que quand on veut on peut, et c’est vrai.

L’expression « que quand on veut on peut » est ce qu’on appelle en anglais une « that-clause » [2] : une phrase introduite par la conjonction « que » et qui complète le verbe « a dit ». Le « que » semble bien servir à indiquer la chose suivante : ce que X a dit, ce n’est pas une phrase (i.e. : la série de mots « quand on veut on peut »), mais plutôt un certain contenu que la phrase « quand on veut on peut » ne fait qu’exprimer. C’est ce contenu (extra-linguistique [3]), exprimé par une phrase, qu’on appelle en philosophie une « proposition ». Une proposition est donc différente d’une phrase : elle n’est pas composée de mots, seule la phrase qui l’exprime est composée de mots.

Pour être précis, on voit que :

  1. L’expression « que quand on veut on peut » désigne une proposition : elle désigne un certain contenu et indique qu’il est ce que X a dit.
  2. La phrase « Quand on veut on peut » exprime une proposition : dite par quelqu’un, elle profère un certain contenu comme étant l’opinion de celui qui parle.
Une proposition est donc un certain contenu (extralinguistique) exprimé par une phrase (déclarative).

 Proposition et vérité

Si l’on accepte cette analyse et donc l’existence des propositions (ce qui demeure controversé), on en fera les porteurs premiers de vérité : ce qui est, en dernière analyse, identifiable à du vrai (ou à du faux), c’est non pas une phrase, mais ce qu’elle sert à exprimer. Ce qui est vrai (ou faux) en dernière analyse, c’est qu’il fasse beau aujourd’hui (= une proposition). Par rapport aux propositions, les phrases sont des porteurs dérivés de vérité : une phrase est vraie (ou fausse) dans la mesure où elle exprime une proposition vraie (ou fausse).

Plus précisément encore :

Les porteurs premiers de vérité sont les propositions exprimées par des tokens sémantiques de phrase.

Nous avons vu dans l’art. 976 ce qu’est un token sémantique de phrase : c’est un « exemplaire unique » de phrase, déterminée à la fois sémantiquement (= dépourvue d’ambiguïté phonologique) et du point de vue de son indexicalité (= dont les composants indexicaux ont un sens précis, fourni par le contexte dans lequel la phrase est proférée). C’est seulement une phrase ainsi déterminée qui peut être dotée d’une valeur de vérité déterminée (la vérité ou la fausseté) : par exemple, la phrase « Il fait beau aujourd’hui », prononcée dans un contexte déterminé (qui donne un sens précis au terme indexical « aujourd’hui »), et qui est donc un token de phrase (une instance unique, irrépétable, du type de phrase « Il fait beau aujourd’hui ») — cette phrase est définitivement dotée d’une certaine valeur de vérité : elle est vraie, ou fausse. Si donc on accepte l’analyse propositionnaliste, on dira que c’est la proposition exprimée par ce token de phrase qui est ultimement et de façon première porteuse d’une valeur déterminée de vérité. Ce qui est définitivement vrai ou faux, c’est qu’il fasse beau aujourd’hui...

Notes

[1En anglais, « phrase » se dit : sentence.

[2On peut traduire « that-clause » en français par « phrase au style indirect ».

[3Par « extra-linguistique », nous voulons dire : « non composé de mots ».

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