Les phrases comme porteurs de vérité fondamentaux (primary truthbearers)

mardi 3 mars 2015, par Denis Cerba

En bref : On peut soutenir que les seuls porteurs de vérité propres et fondamentaux sont les phrases, écrites ou dites (= position « sententialiste »). Il y a au moins deux arguments simples et efficaces qui justifient cette position.

Nous avons vu que, quand elle se pose la question de la nature de la vérité, la philosophie contemporaine juge pertinent de se poser la question préalable : quels sont les porteurs de vérité fondamentaux ?. Ces porteurs de vérité fondamentaux ne peuvent être, nous l’avons vu également, ni les actes mentaux (tels les pensées, les croyances, les assertions, etc.), ni les choses en général (les « vrais » amis, les « fausses » dents, etc.).

 Sententialistes vs propositionnalistes

En fait, les philosophes contemporains pensent qu’il n’y a que deux candidats sérieux au rôle de porteur de vérité fondamental :

  1. soit les phrases (sentences, en anglais) ;
  2. soit les propositions.

Ceux qui pensent que les porteurs de vérité fondamentaux sont les phrases sont appelés « sententialistes », et ceux qui pensent que ce sont les propositions, « propositionnalistes ».

L’opposition entre sententialistes et propositionnalistes est importante, quoique non toujours cruciale : c’est l’un des aspects de la question portant sur la nature de la vérité, qui tantôt change les choses, tantôt n’a guère d’incidences. Il faut donc la connaître quand même, ne serait-ce que pour suivre au mieux l’argumentation des uns et des autres sur la question de fond.

Nous commençons ici par la façon de voir des sententialistes.

 La position sententialiste

On peut avancer deux arguments simples, mais efficaces, pour justifier l’identification : une vérité = une phrase.

Argument 1 : la vérité se dit et s’écrit

La simple réflexion suivante permet de comprendre pourquoi les phrases sont un candidat sérieux au rôle de porteurs de vérité fondamentaux. On accordera sans mal qu’une vérité peut s’écrire, ou se dire ; or, ce que l’on écrit, lorsqu’on écrit une vérité, c’est une phrase, et ce que l’on dit, lorsqu’on dit une vérité, c’est aussi une phrase (une phrase écrite dans le premier cas, une phrase dite dans l’autre). Les vérités se confondent donc avec les phrases : les phrases sont donc les porteurs de vérité fondamentaux. Cela veut dire que les phrases sont le seul genre de choses dont la vérité (ou la fausseté) puisse être une propriété : une vérité est en fait une phrase vraie (et une fausseté, une phrase fausse).

Pour mieux comprendre cet argument, notons la différence avec les actes mentaux (dont nous avons vu qu’ils ne sont que des porteurs de vérité dérivés). On peut écrire ou dire une vérité, mais on peut aussi la penser : pourquoi ne pas dire alors que les pensées sont elles aussi des porteurs de vérité fondamentaux ? Pour la raison suivante : quand on pense une vérité, en fait on ne pense pas une pensée..., mais une vérité ! Les vérités ne s’identifient pas aux pensées comme elles le font aux phrases : comme nous l’avons vu, la vérité n’est que l’objet de la pensée, non la même chose que la pensée : donc la pensée ne nous permet pas de découvrir le genre de chose qu’est une vérité.

Argument 2 : une vérité se cite

Un autre argument, tout aussi simple, justifie la position sententialiste. Considérons en effet le simple dialogue suivant, entre X, Y et Z :

X : Quand on veut, on peut !
Y : C’est vrai...
Z : Je n’ai pas entendu : qu’est-ce qui est vrai ?
Y : X a dit « Quand on veut, on peut », et c’est vrai !

Dans ce dialogue, Y cite une parole de X au discours direct : X a dit « Quand on veut, on peut » (une citation au discours direct est signalée, à l’écrit, par l’usage des guillemets). Or, une citation directe sert à désigner une phrase : elle reprend simplement une phrase, telle qu’elle a été dite ou écrite. Donc, quand Y dit « C’est vrai », il veut dire que cette phrase est vraie. Ce dialogue nous semblant tout à fait acceptable en son sens le plus littéral, force est de constater qu’il nous semble aller de soi d’identifier des vérités à des phrases.

Pour parfaire l’argument, notons cette fois-ci la différence qui sépare une phrase de n’importe quelle autre chose. Nous avons vu qu’à la limite, on peut appeler « vraie » (ou « fausse ») n’importe quelle réalité : on parle par exemple de « vrais » ou « faux » amis. Dans ces conditions, qu’est-ce que cela prouve, dira-t-on, de pouvoir désigner une phrase et la qualifier de « vraie » ? Ne peut-on faire la même chose avec n’importe quoi ? Mais nous avons vu que dans ce cas, « vrai » a un sens différent : il signifie « véritable », et en ce sens de « vrai », un « faux » ami n’est pas un ami du tout... On voit en revanche que quand on qualifie une phrase de « vraie » (ou « fausse »), « vrai » a un autre sens, son sens propre : une phrase fausse demeure une véritable phrase, ce qui montre que la valeur de vérité d’une phrase (= le fait qu’elle soit vraie, ou qu’elle soit fausse, au sens propre de ces termes) est tout autre chose que le fait qu’elle soit ou non une véritable phrase (= qu’elle soit vraie ou fausse au sens impropre de ces termes). Donc, la vérité et la fausseté s’appliquent proprement aux phrases, donc les phrases sont des porteurs fondamentaux de vérité, et en l’absence d’indication qu’il y en ait d’autres, elles sont les seuls porteurs de vérité qui existent.

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