Les patriarches ont-ils pu vivre aussi âgés ?

lundi 6 janvier 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : Les âges que la Bible attribue aux patriarches (Adam, Noé, etc) ne sont pas à prendre dans un sens numérique précis mais dans un sens symbolique sacré. La pratique de la numérologie est une pratique courante dans les livres religieux mésopotamiens et il n’y a rien d’étonnant ou de dégradant à retrouver cette pratique dans la Bible.

À lire dans la Bible l’âge avancé des patriarches bibliques, l’on est en droit de se poser quelques questions. Voici, entre autres, trois exemples de patriarches :

  • Adam aurait vécu 930 ans.
  • Mathusalem aurait vécu jusqu’à l’âge record de 969 ans.
  • Noé avait 600 ans lors du déluge.

Évidemment, de tels âges paraissent difficilement compatibles avec ce que tout le monde connaît de la condition humaine. La Bible dit elle-même que l’âge parfait d’un homme est de 120 ans (Genèse 6,3). Comment admettre alors une longévité aussi avancée chez les patriarches ? La réponse est simple : les nombres décrivant la longévité des patriarches ne doivent pas être interprétés dans le sens d’une chronologie historique mais dans le sens d’une chronologie sacrée, laquelle implique un autre rapport à l’histoire. Une chronologie « préhistorique », au sens littéral du terme, mais pourtant emprunte d’une réelle rigueur intellectuelle.

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Mathusalem
Une longévité record de 969 ans

Cette interprétation peut être justifiée par un argument en trois étapes :

  1. Interpréter les âges de patriarches dans un sens numérique entraîne des incohérences dans le texte biblique.
  2. La Bible fait un usage numérologique des nombres (c’est-à-dire leur donne un sens symbolique).
  3. Donner un âge aussi avancé aux patriarches répond à un dessein précis : libérer l’imagination pour permettre à l’esprit humain de réfléchir philosophiquement sur l’origine de l’humanité.

 1. Impossibilité du sens numérique

Plusieurs tentatives ont été avancées pour justifier les âges des patriarches antédiluviens, sans qu’aucune ne soit concluante, mais dont plusieurs sont amusantes :

  • Les conditions de la vie terrestre étaient alors différentes (En particulier, présence d’une atmosphère plus adaptée à la vie humaine et moins perméable aux rayons cosmiques).
  • Le moment angulaire de la terre était alors différent et les jours étaient plus courts (C’est la lune qui aurait modifié le moment angulaire de la terre).
  • Là où le texte dit « années », il faut en réalité lire « mois » (Ceci pose cependant d’autres problèmes, notamment quant à l’âge de procréation des patriarches).
  • Le nom des patriarches renvoie à des tribus : lorsque la Bible affirme « Adam a vécu 930 ans », il faut lire « la tribu d’Adam a perduré pendant 930 ans » (Ceci pose cependant d’autres problèmes : par exemple, combien de personnes aurait alors contenue l’arche de Noé ?).

À vrai dire, les âges des patriarches semblent tellement disproportionnés que l’on est en droit de se demander s’il faut prendre ces chiffres pour argent comptant. Certains éléments du récit plaident d’ailleurs en ce sens :

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Tableau récapitulatif des patriarches
Âge variant selon la Bible Massorétique, la LXX, la Peshitta.
Pris sur wikipedia
  • Les âges des patriarches antédiluviens varient de manière significative selon les versions de la Bible (Bible massorètique, LXX).
  • La longévité des patriarches ne semble pas compatible avec l’âge où ils ont procréé leur descendance. Si tel était le cas, Adam aurait vécu jusqu’au père de Noé et Noé aurait vécu pendant 58 ans au temps d’Abraham.
  • La chronologie de Genèse 4 et la chronologie de Genèse 5, quoique issues pour la première de Caïn et pour la deuxième de Seth, montrent de telles similitudes que l’on est en droit de se demander s’il ne s’agit pas d’une seule dynastie présentée de manière différente (soit du point de vue de la civilisation et l’on aboutit à la violence de Lamech soit du point de vue de la religion et l’on aboutit à la justice de Noé).

Bien sûr, il est possible de dire que ces difficultés rencontrées sont surtout la preuve de la bêtise des auteurs bibliques, suffisamment naïfs pour croire dans des récits mythologiques sans s’apercevoir des incohérences pourtant flagrantes qui en résultent. Mais comment ceux qui ont écrit un texte par ailleurs si magnifique et si subtil auraient-ils pu ne pas voir ces incohérences ? En réalité, les chiffres paraissent avoir été choisis. Deux arguments forts plaident en ce sens :

  • Pourquoi dit-on qu’Adam a vécu 930 ans et non 931 ? Bien sûr, répondra-t-on, la Bible affirme qu’Adam a vécu 930 ans car Adam a réellement vécu 930 ans. Mais une telle précision parait suspecte tant elle semble invérifiable. Elle semble au contraire artificielle.
  • Les 30 âges des patriarches antédiluviens ne se terminent jamais par 1, 3, 4, 6, 8. Soit une probabilité de  \left(\frac{1}{2}\right)^{30}. Les 60 âges de tous les patriarches ne se terminent jamais par 1 ou 6. Soit une probabilité  \left(\frac{4}{5}\right)^{60}. Bref, de tels chiffres ne sauraient être le fruit du hasard : ils ont été choisis.

Notons le point suivant : dire que les chronologies sont artificielles ne revient pas à dévaloriser le message biblique. En tout rigueur de terme, cela revient à dire que la signification de ces chiffres est davantage à rechercher dans l’intention de l’auteur qui les mentionne que dans leur signification numérique.

 2. Un usage symbolique des nombres

Nous faisons nôtre la très bonne analyse de Carol A. Hill que nous traduisons comme ci :

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Making Sense of the Numbers of Genesis
Carol A. Hill

Parmi les morceaux de foi biblique difficiles à avaler se trouvent les âges invraisemblablement longs des patriarches et les chronologies mentionnées en Genèse 5, lesquelles aboutissent à faire dater l’âge de la terre de 6 000 ans. La clé pour comprendre l’usage que fait la Genèse des chiffres est la suivante : dans la cosmologie mésopotamienne, les nombres pouvaient avoir une signification mathématique (numérique) ou une signification sacrée (numérologique ou symbolique). Or, les Mésopotamiens utilisaient un système hexadécimal (base 60) et les âges patriarcaux dans la Genèse tournent autour des chiffres 60 et 7. En plus des nombres sacrés en usage en Mésopotamie, certains nombres sont préférés dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament : 3, 7, 12 et 40 que l’on retrouve aussi dans ces chronologies.

Dire que les nombres doivent être pris dans un sens figuré ne veut pas dire que la Bible ne doive pas être prise dans un sens littéral. Cela veut simplement dire que les auteurs bibliques essayaient d’inscrire dans le texte une vérité spirituelle ou historique dépassant la signification numérique des chiffres. (Making Sense of the Numbers of Genesis).

Autrement dit, les chiffres dans la Bible n’ont pas d’abord une signification numérique, mais d’abord une signification sacrée.

Par exemple, la Bible affirme que Jésus a jeûné 40 jours. Certes il est possible que Jésus ait vraiment jeûné 40 jours (valeur numérique) puisque certaines personnes le font aujourd’hui. Toutefois, ce n’est pas le sens premier de ce chiffre, lequel reprend en réalité le chiffre des 40 ans de marche dans le désert de Moïse, et ces 40 ans de marche signifie à leur tour non pas d’abord 40 années numériques mais « une période longue et révolue » (valeur sacrée). Concluons : rien n’empêche qu’un chiffre possède un signification numérique dans la Bible, mais ce n’est généralement pas sa signification principale. Inutile donc de se mettre martel en tête.

The Number 40 in the Bible
Un exemple de chiffre sacré dans la Bible
thereligionteacher

Avant d’aller plus loin, vérifions que cette méthode interprétative n’est pas être une méthode ad hoc visant à justifier la véracité du texte biblique :

  • Beaucoup de chiffres ont une valeur sacrée dans la Bible : 3, 7, 12, 40. Impossible de lister leur fréquence et leurs usages tant ils sont nombreux, mais une rapide recherche sur Internet le confirme sans peine. Ces chiffres sont utilisés pour donner au récit biblique une cohérence et une harmonie sacrée (les 7 jours de la semaine, les 12 fils de Jacob, les 7x10 nations, les 3x40 ans de la vie de Moïse, etc).
  • Si l’usage symbolique des chiffres nous paraît artificiel, c’est que nous avons séparé lettres et chiffres. Une telle séparation n’existait pas encore : les mêmes symboles servaient à la fois de chiffres et de lettre. Par exemple, aleph servait de première lettre de l’alphabet hébraïque et de chiffre 1. Ainsi, tous les mots avaient une valeur numérique et réciproquement. C’est le fameux 666 de l’Apocalypse qui correspond en réalité au nom codé de Néron.
  • Certains âges expriment une plénitude idéale et non un nombre d’année : 120 ans (en Genèse 6,3, repris par la plénitude de la vie de Moïse qui seul vécu 120 ans, confirmé par le texte cunéiforme d’Émar) ou 110 ans (vies de Joseph et de Josué en écho avec la numérologie égyptienne). De même les 777 ans de Lamech doivent à l’évidence être rapprochés de sa vengeance multipliée par 77, elle-même héritée de la vengeance multipliée par 7 de Caïn (Genèse 4,24).
  • Sur les trois généalogies (Genèse 4 ; Genèse 5 et Genèse 11), la première contient 7 noms (sans la mention d’Adam) les deux dernières comprennent chacune 10 noms. Chacun des trois se terminent par un père ayant trois fils. Cette symétrie peut évidemment ne rien signifier de particulier, mais si l’on se souvient qu’à l’époque de la Bible, le texte biblique était d’abord appris oralement avant d’être écrit sur du papier, ces symétries jouent un rôle évident de moyens mnémotechniques.
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Alphabet numérique
Tableau comparatif

Ainsi, les attestations de numérologie paraissent si nombreuses que défendre la valeur numérique des âges des patriarches s’apparente presque à un contre-sens de lecture. Compte tenu de ces remarques, plusieurs tentatives ont été menées pour décomposer les chiffres avancés par la Bible :

  • Explication en triade. Abraham vécu 5x5x7=175 ans ; Isaac vécu 6x6x5=180 ans ; Jacob vécu 7x7x3=147 ans .
  • Explication en série de puissance : Adam vécu 30+30x30 ans et Joseph 10+10x10 ans.
  • Explication en base 60 (issue de la numérologie babylonienne). Adam vécu 60x3x5 + 6x5 ans. Noé avait 60x10 ans à l’âge du déluge.

Bien sûr, retrouver la bonne décomposition et l’interprétation sacrée qui lui est attachée semble aujourd’hui une tâche impossible. La numérologie babylonienne et hébraïque est pour une large part perdue. Néanmoins, il semble à peu près évident qu’une telle décomposition a existé, tant la numérologie (usage sacré des chiffres) est une pratique courante dans la Bible.

 3. Deux objections et une conclusion

Une première objection consiste à dire que Hébreux, à la différence des Babyloniens, n’aimaient pas les mathématiques. Cette objection ne saurait toutefois être retenue pour deux raisons : (1) la Bible pratique de fait la numérologie et (2) le langage mathématique était considéré comme un langage quasi sacré. Comme le note à juste titre Carol A. Hill :

If you were given a revelation from God, you would write it down in a style prevalent today and from your world view and cultural perspective. That is what the Hebrews did. They tried to show the highest respect for God by using the most sacred language they knew how to create — where every word and phrase was weighed scrupulously and woven together to present the most harmonious text possible (Making Sense of the Numbers of Genesis).

Une deuxième objection, plus intéressante, consiste à dire que la longévité moyenne des patriarches passe insensiblement de 900 ans à 100 ans. Or, Il semble qu’une longévité moyenne de 100 ans doive être prise dans un sens numérique. Donc, toutes les longévités doivent être prises dans un sens numérique littéral.

The Sumerian King List : Antediluvian Kings
The Isin version of the Sumerian King List.
helvis213

Cette objection manque toutefois de rigueur exégétique : les longévités moyennes de 100 ans ont elle aussi un sens sacré. Ainsi de la longévité de 110 ans (Joseph) ou de 120 ans (Moïse). De même, l’explication triadique de l’âge d’Abraham, Isaac et Jacob semble relativement crédible. Rien n’empêche donc dire que toutes les longévités ont un sens numérique sacré et que, en plus du sens individuelle numérique sacré, on observe une tendance à la baisse permettant d’accorder peu à peu un sens numérique (à moins qu’il ne faille voir dans cette baisse - ce qui semble d’ailleurs plus probable - l’expression symbolique de la malédiction proférée par Dieu à l’encontre l’humanité depuis la chute d’Adam).

Ces deux objections nous permettent de conclure en donnant la signification des ces âges si avances. Cette signification est double :

  • De manière individuelle, chaque nombre est probablement le résultat d’un calcul sacré, même si ce calcul ne peut plus être reconstruit avec précision. Le sens qui lui est attaché est probablement perdu.
  • De manière collective, ces âges paraissent avoir être volontairement démesurés. Il s’agit très probablement d’une astuce rédactionnelle pour obliger le lecteur à changer de grille de lecture. Il ne s’agit pas de lire le récit des patriarches comme un récit historique, mais comme un récit philosophico-poétique.

La Genèse a en effet pour but de nous faire réfléchir en racontant le début de la civilisation humaine. Il s’agit, à travers les patriarches, de recenser les premières grandes découvertes de l’humanité : Adam ou le bien et le mal ; Caïn et Abel ou l’agriculture et l’élevage, Lamech ou la première ville, Tubal-Caïn ou le métal, Enosh ou la religion, etc. Impossible de dater avec précision ces découvertes : la Bible leur donne donc avec raison un âge sacré (nous dirions pré-historique). Au fur et à mesure que les âges diminuent, le récit se fait peu à peu historique. Il y a là une rigueur rédactionnelle et intellectuelle réelle que l’on aurait tort de sous-estimer.

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