Les paroles de Jésus pendant la cène sont-elles historiques ?

mardi 4 novembre 2014, par theopedie

En bref : Que ce soit dans les textes de Matthieu, Marc, Luc ou saint Paul, il n’y a aucun motif de douter de l’historicité des récits de l’institution eucharistique.

Voir aussi : Les paroles de Jésus pendant la cène sont-elles symboliques ?

 Thèse

C’est vers l’an 57 que fut écrite la première épître aux Corinthiens. On célébrait depuis longtemps apparemment l’eucharistie comme un mémorial de la mort du Christ ; on accomplissait cette cérémonie pour obéir à un précepte du Seigneur, que saint Paul avait transmis comme il l’avait lui-même reçu. Cette institution était déjà racontée en des termes consacrés, ce qui explique pourquoi on la retrouve de manière substantiellement identique chez l’apôtre Paul et dans les trois évangiles synoptiques qui furent écrits à la génération suivante.

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La cène
Léonard de Vinci, 1494-1498, Église Santa Maria delle Grazie de Milan,

La cérémonie eucharistique dut être d’un usage fréquent parmi les premiers chrétiens, si on veut bien se rapporter non seulement à la première lettre aux Corinthiens, mais encore aux Actes des apôtres et à la lettre aux Hébreux. Vers la fin du premier siècle, l’usage de l’eucharistie était si commun et le récit de l’institution si familier que saint Jean, par ailleurs attentif aux détails historiques, n’éprouve pas le besoin de l’écrire dans son évangile. L’évangéliste insiste alors sur certaines paroles du Sauveur, affirmant la nécessité de la communion et développant certaines thèses théologiques.

Ces conclusions concernant la pratique de la synaxe sont aujourd’hui admises par tous les exégèses critiques, même si tous n’admettent pas pour autant l’historicité de l’institution elle-même. Ce sont vers leurs objections que nous nous tournons maintenant.

 Saint Paul et saint Luc

Objection 1) Les récits sont historiques, sauf la clausule « Vous ferez ceci en mémoire de moi » qui ne se retrouve pas en Mt et en Mc. La cène est donc historique, mais non l’institution de l’eucharistie.

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La cène dans le Coran
Jésus fait descendre de la nourriture du ciel (Illustration musulmane d’un Coran)

Quand bien même la phrase « Vous ferez ceci en mémoire de moi » n’aurait pas été prononcée par Jésus, le contexte dénote clairement que Jésus avait comme intention d’instituer un nouveau rite en sa mémoire. En effet, les apôtres de Jésus, en tant que juifs, devaient de toute façon pratiquer la pâque juive. Comment les transformations du rite opérées explicitement par Jésus lors de sa dernière pâque juive n’auraient-elles pas eu d’importance sur la manière dont ses disciples devaient de toute façon célébrer cette fête ? Le rapprochement que les textes font entre le repas pascal et la cène de Jésus montre donc qu’il ne s’agit pas dans la cène d’un simple repas d’adieu, mais d’une pâque nouvelle introduite par lui. C’est l’attitude générale de Jésus qui voulut maintenir la Pâque tout en la transformant qui explique la clausule « Vous ferez ceci en mémoire de moi » et non l’inverse.

Objection 2) La phrase « Vous ferez ceci en mémoire de moi » ne se retrouve pas dans certains manuscrits (par exemple, dans le Codex bezae, et quelques autres).

Si la phrase est absente de certains manuscrits, elle est en revanche présente dans les plus importants : Sinaïticus, Vaticanus, etc.

Objection 3) Ces récits ne font que reproduire la doctrine de saint Paul, qui tient son enseignement d’une révélation particulière, et non du témoignage des apôtres.,

Cf. article dédié.

 Saint Matthieu et saint Marc

Objection 1) La phrase « Vous ferez ceci en mémoire de moi »ne se retrouve pas chez saint Luc et saint Paul. Il s’agit donc d’une addition tardive, motivée par une conviction erronée selon laquelle le rite de l’eucharistie dériverait d’un ordre du Christ.

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Même réponse qu’à la première objection ci-dessus.

Objection 2) La cène a une signification eschatologique et non pas liturgique. Absorbé par sa méditation eschatologique, Jésus n’institue pas la messe, mais annonce lors de son dernier repas le banquet messianique où les élus se rassasieront de sa gloire.

Il n’est pas permis d’en douter : le regard du Christ à l’heure de la cène est levé sur le royaume. Cependant, sa pensée reste presque entièrement concentrée sur ses tortures à venir. Intervertir ces deux préoccupations dans l’esprit de Jésus, c’est fausser complètement l’ordre de récit des évangiles synoptiques sans autre raison que de vouloir faire prédominer une thèse.

Objection 3) La cène est une métaphore : par le pain et le vin, le Christ désigne sa mort à venir qui sera source de bénédictions.

Cette interprétation a contre elle toute la pratique de la première Église : si Jésus n’a attaché à la dernière cène qu’une valeur pédagogique, on ne comprend pas pourquoi ses disciples l’ont renouvelée, ni même comment ils ont pu être amenés à croire que leur maître leur en avait donné le précepte. Voir aussi l’article « Les paroles de Jésus lors de la cène étaient-elles symboliques ? »

 Evangile selon saint Jean

Objection 1) Saint Jean ne mentionne pas le récit de l’institution.

cf. L’article dédié : « Pourquoi saint Jean ne parle-t-il pas de l’institution de la messe (eucharistie) pendant la cène ? »

Objection 2) L’évangile contient à la fois la parole de Jésus et en même temps les développements théologiques que lui ont donnés les premiers chrétiens. Certes, dans la mesure où ce discours reproduit la parole du maître, il est historique, mais il est impossible de pouvoir séparer ces paroles historiques de leurs commentaires chrétiens tardifs.

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Église de Tabha
Lieu supposé de
la multiplication des pains

Il faut tenir l’historicité du discours, au moins dans sa substantifique moelle. Il en va d’ailleurs de l’authenticité de cet évangile dans son ensemble, et non pas seulement du discours sur le pain de vie. Ceci n’empêche pas d’admettre que saint Jean ait fait subir au discours de Jésus un certain travail d’adaptation.

  • Il a pu, par exemple, insister sur certains points du discours afin d’en faire une apologie contre ceux qui interprétaient mal l’eucharistie. De même, comme il parlait à des chrétiens déjà initiés aux mystères, il a pu laisser dans l’ombre certains autres points du discours.
  • Il est possible que saint Jean, procédant en cela à la manière des historiens anciens, ait groupé, en un seul, plusieurs des discours de Jésus sur le pain de vie et sur l’eucharistie.
  • A plus forte raison, est-il permis d’affirmer que saint Jean a revêtu les paroles de Jésus d’une forme littéraire personnelle et bien caractérisée.

Ces concessions - évidentes par ailleurs - n’altèrent ni l’originalité du narrateur et ni l’authenticité du discours.

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